Vocabulaire - Prise de notes dans ''Qu'est-ce que la zoopoétique? '' : une approche littéraire '' au croisement des Sciences humaines et des sciences du vivant'' 2 liens : 1) animots.hypotheses.org; 2) shs.cairn.info pour un entretien de Nadia Taïbi avec avec Anne Simon

Publié le par Claire Antoine

Un animal mystérieux Montage d'élèves de Cm1

Un animal mystérieux Montage d'élèves de Cm1

''La problématique du vivant traverse et bouscule tous les domaines, depuis les fondements de l’esprit jusqu’à la préservation de la vie en passant par le rapport de l’homme et de l’animal, le soin et le pouvoir, la littérature et l’art.''

La zoopoétique analyse des textes fondée sur un renouvellement des interfaces avec des disciplines relevant des sciences humaines, sociales et ''du vivant''(...).

Comme le dit G. Steiner :''elle consiste donc, aussi, à dépasser les catégories occidentales et ses classifications rigides (dissociations entre prétendus ''règnes'' minéraux, végétaux, animaux et aériens; mise de côté des êtres symbiotiques ou des vivants trans-individuels pris dans des temporalisations radicalement différentes de la temporalité humaine…) au profit de pensées de la transversalité, des limitrophies et du délogement.'' 

 L' intérêt d'Anne Simon pour l’organique et les mutations charnelles chez l’humain l’a progressivement conduite à se pencher sur 

la reformulation de la problématique de l’animalité en littérature

dans une perspective écopoétique.

 

Quelques traits de la présentation de la zoopoétique, par Anne Simon

Mettre en valeur la pluralité des moyens stylistiques, linguistiques, narratifs, rythmiques, thématiques et dramaturgiques que les écrivains et écrivaines mettent en jeu pour restituer la diversité des activités, des affects, des sentiments et des mondes animaux.

Sans restreindre la focale aux animaux (même au pluriel) en les envisageant de façon séparée du monde de la vie en général, la zoopoétique met l’accent sur la richesse des interactions des animaux entre eux ou avec les humains, mais aussi avec les plantes, l’atmosphère ou les minéraux.

Il y a eu un engendrement au moins partiel des langages humains et des différentes écritures à partir des formes vivantes, notamment des formes animales : parties de leur corps, façons de se mouvoir, émissions sonores. Il y a une poétique primordiale des vivants qui est aussi une façon, prélittéraire, de définir la zoopoétique

Celle-ci interroge les tempos et les phrasés, les effets de liste ou d’ellipses, les structurations narratives et syntaxiques, les alternances de points de vue, les innovations topiquesqui permettent à un auteur d’engager le lecteur dans le monde et les allures d’une bête singulière ; d'évoquer comment ce monde lui échappe (cf. la fuite sans traces de Moby Dick paradigme du rapport entre langage littéraire et esquive animale.

 Limitrophie, entrelacs, délogements : langage créatif et expressivité des vivants

Spécifiquement humain est le langage créatif, opérant, qu’est la littérature portant la langue à son plus haut degré de figuralité, de polysémie et de complexitéle comble du langage, le comble de l’humain. 

La complexité linguistique à l’œuvre dans la littérature est le moyen d’expression de l’altérité, par ailleurs tout relative, si l’on accepte pleinement les origines cellulaires communes de l’ensemble du vivant, le fait que la Terre et son atmosphère constituent une arche/une archè partagée, ou, d’un point de vue théologique, cette vive unité de la Création qui empêche l’innocent Salomon, chez Albert Cohen, de tuer un moustique…

La projection de soi dans l’autre à travers l’écriture ou la lecture,

la mise en veille de notre centrage subjectif au profit d’une interaction bien réelle avec des personnages imaginaires,

la polyphonie et le dialogisme romanesques, 

l’élan pur de l’instantané poétique,

la présence d’animaux

ou l’incarnation de modes d’être différents sur scène 

fonctionnent comme des mises en pratique familières de sortie de soi, 

comme des actions nous menant,

nous humains,

vers d’autres façons de séjourner.

Le langage créatif permet de voisiner et de croiser ces tout autres que sont nos plus proches« À la place de » : la formule qu’emploie Deleuze dans son Abécédaire est à prendre dans son sens le plus riche, le plus charnel, le plus dé-routant – « pour », « en lieu de », mais aussi « dans le territoire de », « dans le monde de », voire « avec le corps de » car même si « on ne devient pas chien » on peut « faire corps avec l’animal, un corps sans organes défini par des zones d’intensité ou de voisinage ».

Il se pourrait bien que cette expérience de méprise et de déprise enclenche sur la question cruciale d’une capacité, pour l’écrivain, à faire varier ses plansson séjour, son oikos

Le déplacement est au cœur de la zoopoétique 

Attentive aux autres disciplines qui placent les bêtes au centre de leur réflexion, 

elle tente de cerner ce qui en elles fait débat,

fonctionne comme enjeu, comme verrou, comme point aveugle ou comme moteur,

pour alimenter une vision rénovée de la littérature.

Si des croisements avec la philosophie, l’histoire ou la sociologie ne sont pas totalement inédits, 

des disciplines comme l’éthologie, la zootechnie, la biosémiotique, la mésologie, l’éthique, les études religieuses, l’anthropologie ou le droit

fonctionnent en revanche comme des points d’appui ou de déport plus inattendus. 

Ces appels d’air qui sont aussi des prises de contact avec des méthodologies construisant autrement leur objet d’étude permettent de reconfigurer les canons littéraires en s’intéressant à des œuvres ou à des genres méconnus,

d’examiner selon une focale originale des textes déjà très travaillés, ou de s’intéresser à des sujets non remarquables dans le noble système des études littéraires tel qu’il s’est constitué depuis le dix-neuvième siècle.

Ces études ont en effet été longtemps attentives

à l’humain, à la ville, au progrès, à l’Histoire, au sublime

davantage qu’aux bêtes, à la campagne, à la chasse, aux ménageries, à l’élevage industriel, aux extinctions d’espèces, à l’évolutionnisme, à la souffrance ou aux comportements animaux, mais aussi à l’animalisation des victimes humaines et à la bestialité des bourreaux ,

pour ne citer que quelques pistes d’étude qui constituent pourtant des objets sociaux et des enjeux cognitifs fondamentaux depuis un siècle et demi.

L’heure est venue où la question de « l’animalité » s’est révélée caduque, tant elle renvoie au laminage de la généralité et à l’abstraction mortifère du concept non producteur – pensons aux propos de Jacques Derrida, Élisabeth de Fontenay ou Jean-Christophe Bailly. 

La zoopoétique veut montrer que la littérature,

par sa capacité à l’individuation d’une bête, 

sa fascination (parfois métalinguistique) pour les organismes hétérogènesles hybridations ou les symbioses,

son attention aux partages sensibles et affectifs entre animaux et humains, 

son souci pour des milieux singuliers et des écosystèmes complexes et fragiles

apporte un savoir – et non pas simplement une représentation – spécifique et novateur sur le vivant,

en reliant cette notion à son incarnation dans une pluralité de formes vitales

L’objectif est enfin de montrer la variété des courants littéraires et culturels qui œuvrent au sein de la culture occidentale, qui la pluralisent et minent de l’intérieur la coupure anthropozoologique propres aux représentations dominantes. 

                      La zoopoétique est une zoopolitique et une zoopoéthique. 

La littérature avec la diversité de ses genres (poésie, prose, théâtre, conte, fable, bestiaire, etc.) permet de rendre compte des spécificités multiples du vivant.

(...)Une approche zoopoétique oriente vers des études animales littéraires focalisées sur les formes et les écritures (rythmes, phrasés, figures de style, points de vue, constructions narratives, etc.),

tout en étant adossées à un socle pluridisciplinaire.

En partant des chercheurs qui ont pour objet d’études principal les animaux ou les rapports hommes/bêtes, comprendre les enjeux et les débats propres à leur champ d’étude et voir ce que nous pouvons faire avec ces enjeux qui ne sont pas a priori « littéraires ».

Sortir la littérature de l’autoréférentialité et d’une tendance à sacraliser le texte littéraire, partir des autres champs disciplinaires pour interroger autrement la littérature.

(...) La littérature use du langage créatif qui nous ouvre sur le monde et l’altérité.

En effet, le paradoxe selon moi est que le langage poétique, 

(...) une sorte de « comble » du langage humain permet de rendre compte des rythmes, des affects et des mondes animaux qui ''sont'' (ou sont comme) des actions, des envols, des enfouissements, des stases ou des fuites, mais sans utiliser le langage.

Et nous, humains, allons pouvoir accéder à ces rythmes ou les restituer grâce à un langage novateur et créatif.

En quelque sorte, l’anthropomorphisme pour comprendre les vies et les vitalités animales.

En darwinien/e  penser que communiquer avec de nombreux animaux, ou les comprendre est ''évident'',  puisque nous sommes tous issus des mêmes cellules et que donc, nous ne sommes pas des étrangers les uns pour les autres.

Pensons aux « communautés hybrides » que nous formons avec nos animaux domestiques.

Cependant,  on ne peut pas vraiment avoir accès aux représentations des autres espèces, ou alors par transposition...

En revanche, se mettre dans la peau d’une bête, dans ses tempos, dans ses affects, dans ses allures, est possible au niveau formel, rythmique, syntaxique, phrastique donnant à entendre ces êtres réputés muets que sont les animaux. Béatrix Beck par exemple parle des « idées-galop » du chat ;  elle dit par là que le chat vit dans une temporalité où avoir une idée signifie être déjà en train de la réaliser, alors que nous les humains, nous anticipons avant de réaliser, différons. 

La  zoopoétique reconfigure les canons de l’histoire littéraire en ayant l’animalité et les bêtes comme question centrale.

Mettre en avant des corpus oubliés, méconnus

                     Le rapport entre la chasse et l’animalité en littérature ?

Chez Maurice Genevoix, devenu réfractaire à la chasse après son expérience traumatisante de la première guerre mondiale, on trouve l’idée que la traque est un des plus anciens rapports de l’homme à l’animal.

Le philosophe Carlo Ginzburg imagine une fiction anthropologique qui relierait la naissance du récit à la chasse.

Il imagine un chasseur accroupi près d’un chemin dans la boue en train de regarder des traces, des empreintes, et qui observe donc quelque chose/quelqu’un qui n’est pas là ou qui est là sous le mode de l’absence.

Les animaux sont bien souvent pour les humains (à part les animaux domestiques) une absence, une fuite.

Or, le chasseur en voyant ces traces se dit : « quelqu’un est passé par là ». Il enclenche alors le récit intérieur et fantasmé de ce passage, de cette esquive, de cette vie vivante.

Je trouve très intéressante l’idée que dans les récits de chasse, il y a une espèce de mise en abyme de la question de la narration.

Car pour chasser, il faut se mettre dans le rythme, dans la peur, dans la vie de l’animal qui se sait traqué.

Comme pour Shéhérazade, c’est une histoire de vie et de mort. L’animal essaie de raconter une histoire au chasseur qui lui permettrait de ne pas être attrapé. Et tout cela est producteur de narration, producteur de récit et d’imaginaire partagé.

Le paradigme de l’animalité en littérature, c’est Moby Dick un animal qui ne cesse de fuir, comme une page blanche sur laquelle s’écrit l’essence même de la fuite.On attend Moby Dick un peu comme on attend Godot chez Beckett.

Personnages à la fois absents et surprésents, qui mènent le récit puisque c’est en les poursuivant et en menant une enquête sur eux que l’histoire avance. Moby Dick ne s’arrête qu’au moment où elle est harponné.

Le meilleur moyen de restituer les modes d’être animaux pour la littérature est d’évoquer comment l’animal échappe à l’humain.

                               La zoopoétique,  une zoopolitique ?

Cf. les représentations de l’élevage industriel en littérature et la mécanisation du vivant (y compris du vivant humain, l’employé d’un abattoir étant lui-même un rouage parmi les rouages de la grande machine).

L’élevage industriel contredit ce mode d’être animal qu’est la possibilité de l’esquive.

Jean Christophe Bailly dans Le visible est le caché évoque le zoo qui enferme où les bêtes non seulement ne peuvent plus fuir mais ne peuvent pas se soustraire au regard, ce qui est quelque chose d’insupportable pour un être humain comme pour un animal.

Dans l’élevage industriel, on est au summum d’un aller-contre les particularités des différentes espèces voire des bêtes singulières.

On empêche ces dernières de pouvoir se protéger, de pouvoir nous échapper.

L’objectalisation du vivant (la capacité à la régénérescence et à la création) pourrait même étouffer dans l’œuf cette poétique du vivant qu'est la zoopoétique,  quand le « moment du vivant » est transformé en mécanisme.

 

La littérature comme résistance à ce mouvement mortifère ?

Ces romanciers permettent notamment, par l’humour parfois grinçant dont ils font usage, de mettre à distance cette tendance mortifère.

Il faut donc restaurer une unité du vivant à l’intérieur de l’humain pour qu’il puisse se réenclencher avec le monde des bêtes.

Ce monde des bêtes n’est pas du tout idyllique : c’est un monde douloureux ou cruel, vivant.

La zoopoétique ne mène donc pas vers une posture écologique béate ou idéaliste. La vie, chaotique, est farcie avec la mort, avec la violence.

Ce qui est dangereux est de la transformer en mécanisme, de lui ôter sa sauvagerie tout autant que sa beauté ou sa douceur.

                                                       À un niveau cosmique, il y aura une résistance de la planète. 

                                                                      À un macro-niveau, la planète fera sa vie.

Ce qui importe pour nous, c'est ce qui se passe « ici et maintenant ». Le désastre c’est maintenant : il n’y a aucun répit ni pour les bêtes ni pour les humains.  Il ne faut pas monnayer notre engagement dans le souci du vivant.

                                            Du logos sensible au logos linguistique ?

Notre gestuelle, notre style, nous ont amenés vers une pratique du langage. L’homme étant conjointement un animal social et un animal nu a bien dû trouver un moyen pour se défendre.Et le meilleur moyen de se défendre, c’est de communiquer pour pouvoir esquiver, pour pouvoir se protéger.Le langage a été écrit très tardivement : il est d’abord tout simplement charnel, physique.En passant sous le régime de l’écrit, le langage poétique n’a pas abandonné cette vocalité : il invoque, il évoque, il convoque.

                                                                     Il s’agit de faire sortir les esprits par la voix.

La puissance magique du langage littéraire est une manière d’appeler des vivants diversifiés, qui apparaissent dans le texte « en chair et en os, en griffes et fourrures, en odeurs et en cris »

Ce qui compte dans la corporéité, c’est le déplacement, le mouvement, ce qu’il appelle le « se-mouvoir ».

Le rythme de la phrase, la structure du verset, la déconstruction de la syntaxe sont des manières sensibles par lesquelles les écrivains peuvent rendre compte des tempos et des allures des autres espèces, de ces lignes de fuite et de ces devenirs qui fascinaient tant Gilles Deleuze et Félix Guattari.

Rythmes, styles, allures, élans, surgissements : la corporéité des bêtes est-elle si éloignée de la textualité du poétique ou du romanesque ? 

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