À propos de ''Sphinx'' ( 1986), d'Anne Garréta. Littérature expérimentale à l'ombre de ''la machine de Turing'' - Contrainte Oulipienne. 3 Liens 1)erudit.org article de Caroline Lebrec : ''Pour une lecture queer contrainte''; 2 et 3) fr.wikipedia.org pour rappels - sur l'OuLiPo et - sur l'écriture inclusive et l'écriture du ''neutre''
Accroche du roman Sphinx d'Anne Garréta
''Une ancienne légende raconte que le sphinx dévorait ceux qui échouaient à résoudre son énigme ; qu'en sphinx cohabitaient du lion et de l'oiseau ; et que sphinx deviné se jeta du haut de quelque promontoire. A* danse ; je erre, la nuit. Sur fond de boîtes et de cabarets, à Paris, à New York. Leur histoire d'amour semble répéter la légende ancienne : aux yeux de je, A* devient sphinx. Mais au gré de quelle énigme ? Je ne sais, mais ne peut que deviner obscurément que la résoudre serait perdre A* et ne la pas résoudre, se perdre.''
Sphinx
La·e sphi/yn·ge·x à tête humaine/de faucon/de chat/de bélier, au corps léonin et parfois aux ailes d'aigle
''Une ’énigme (...) cherche à être résolue'', Michel Charles.
Dans son roman Sphinx, Anne Garréta,
- à partir d’une contrainte d’écriture*, répertoriée comme contrainte oulipienne**, la ''contrainte de Turing''***, qui consiste à enlever ''toute marque linguistique du genre qui permettrait d’assigner un sexe au personnage, au narrateur ou à l’énonciateur'' -
A. G. prend pour objet d’étude les moyens de non-expression du genre**** (gender) dans la langue française, ouvrant sur de nouveaux possibles dans les représentations identitaires et sexuées en langue française.
Jouant ainsi sur l’ambiguïté et/pour défier les conventions linguistiques et narratives, elle crée un texte où aucune instance ne peut être désignée/représentée comme appartenant au ''féminin'' ni au ''masculin''.
Ce qui lui permet de ''soumettre à la question' /mettre en cause les stéréotypes de genre, à l'aide de formulations ''neutres'' ( de vérifier si et comment et jusqu'où le neutre existe dans la description des personnages et de leurs actions).
Langage inclusif en français - Wikipédia
https://fr.wikipedia.org/wiki/Langage_inclusif_en_fran%C3%A7ais
Florence Ashley distingue deux possibilités de neutralisation : l'approche modulaire où le choix des stratégies de français neutre est libre (facilité d'adoption et d'apprentissage de par sa flexibilité), et l'approche systémique, où le choix de celles-ci est fixé par un ensemble de règles (plus rigoureuse et ainsi plus apte à être adoptée institutionnellement)
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* Exemple : ''la contrainte'' du lipogramme, - cette figure de style qui consiste à produire un texte d’où sont délibérément exclues certaines lettres de l’alphabet - grâce au roman ''La Disparition'' de Georges Perec (1969) qui ne comporte jamais la lettre e.
Dans le Sphinx, il s'agit de la ''disparition'' d'une structure''
L'écriture à contraintes, est caractéristique d’une écriture de l’énigme : opacité/obscurité.
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** ''L’OuLiPo'',
acronyme de ''Ouvroir de littérature potentielle'', ce groupe de recherche littéraire fondé en 1960 par le mathématicien François Le Lionnais et l'écrivain et poète Raymond Queneau a pour but de découvrir de nouvelles potentialités du langage et de moderniser l'expression à travers des jeux d’écriture. Il se définit ainsi : ''Ni mouvement littéraire, ni séminaire scientifique, ni littérature aléatoire. Ses recherches sont naïves, artisanales et amusantes''
Le clinamen, comme ''déviance légère et volontaire'' est une des marques de fabrique de l’Oulipo : il est du côté des auteur·e·s, se présentant comme ''un échelon manquant'' pour les lecteurs/trices. Il représenterait donc le moyen et le lieu de l’abandon volontaire des règles et aussi le moment où le texte lève le voile sur une énigme à résoudre, une règle '''dé-réglante''', à (re)trouver.
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***La contrainte oulipienne ''de Turing''
fait référence à ''La machine de Turing'', inventée par Alan Turing, mathématicien et informaticien. Celle-ci propose un modèle abstrait de calcul qui formalise la notion d’algorithme et de procédure mécanique. Elle induit neutralité et indétermination. (Cf. le pronom ''Ille·s'')
Le titre du premier roman d’Anne Garréta, Sphinx, pose la question de l’énigme et de son réseau indiciel dans le texte par le biais d’une écriture qui efface les traces du genre et de l’identité sexuée dans la langue française pour aller vers le discours du neutre et du non-dit. À partir d’une lecture queer de Sphinx et de la poétique de l’écriture à contraintes, nous voyons comment la performativité du réseau péritextuel, les contraintes oulipiennes et le dispositif oulipien du ''clinamen'' permettent non pas de résoudre l’énigme mais de révéler le régime énigmatique d’un texte qui se présente sous forme de variables sur le genre et les identités sexuelles.
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**** ''Genre''
selon une perspective qui s'éloigne de la ''binarité femme/homme'' pour englober ''sexuation et genre''. La représentation du genre est mise au coeur du roman.
Selon Christelle Reggiani, ''Sphinx est plutôt …un texte épicène du point de vue de l’énonciation [où] la disparition grammaticale du genre du narrateur construit une androgynie linguistique qui suspend la question de l’identité – celle du Sphinx – pour en maintenir l’énigme, et suggère ainsi la possibilité d’un genre neutre, grammatical aussi bien que social''.
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***** Lecture queer ?
David Halperin le définit ainsi : ''Not a positivity but a positionality vis-a-vis the normative—a positionality that is not restricted to lesbians and gay men but is in fact available to anyone who is or who feels marginalized because of her or his sexual practices''
« Ce n’est pas une positivité, mais une positionnalité vis-à-vis de la norme — une positionnalité qui ne se limite pas aux lesbiennes et aux homosexuels, mais qui est en fait accessible à toute personne qui est ou se sent marginalisée à cause de ses pratiques sexuelles »
Une lecture queer ouvre vers le questionnement des possibles plutôt que sur une vérité référentielle, en cela que la théorie queer dépasse la notion de catégories et autorise une interprétation qui colle à ''la contrainte de Turing'' ou à l'effacement de l’expression du genre et de ses conséquences sur la représentation identitaire/sexuée de ses protagonistes. Vers le ''third sex'' not-man, not-woman.
Quelques notes glanées dans l'article de Caroline Lebrec
qui propose de poser sur le roman une lecture queer**** qui ne cherche pas à lever l’énigme sexuelle et identitaire, mais plutôt à jouer avec les possibilités offertes par l’énigme.
Sphinx, une écriture de l’énigme qui, en effaçant les traces du genre et de l’identité sexuée, irait vers un discours du neutre et du non-dit, mettant en place une lecture de la représentation impossible du genre et du sexe des protagonistes principaux.
En plus de la ''neutralisation des personnages/instances narratrices dans le récit '', l'auteure ajoute la contrainte suivante :
''X prend Y pour Z''
ce qui établit une formule où sont envisagées trois entités (X, Y et Z) dans le ''mode de présentation de la relation entre les personnages,
formule qui se présente comme un dépassement possible de la binarité des genres
et qui en plus pointe, métaphoriquement,
à la fois vers la combinaison des chromosomes X et Y dans l’identité sexuée des personnes,
et également vers les équations mathématiques.
Comment ce dispositif permet-il de rendre lisible l'énigme, annoncée ''officiellement'' grâce au paratexte, consistant à tenter de répondre à la question du genre/sexe des personnages, en prenant le risque de dérouter les lecteur/trice/s habitués aux représentations identitaires et sexuées dans le genre romanesque.
Dans l'écriture et dans la lecture
1. Dans l'écriture
Comment l’expression de cette troisième catégorie d’identité sexuée se fera-t-elle dans la langue française, reconnue comme une des langues les plus genrées parmi les langues romanes ?
Dans un entretien, Garréta a indiqué que son roman était un hommage à l’écriture expérimentale de Monique Wittig, une des premières à s’attaquer à la manière dont on représentait le genre dans la langue.
Les expérimentations de Wittig ont porté sur l’expression d’un ''genre féminin universel'', comme métaphore et métatextualisation de son idéologie de la représentation de la lesbienne en tant que non-femme, selon la notion de femme telle qu’elle est définie par la culture dominante cis-hétérocentrée.
De son côté, Garréta, pousse l’exercice en supprimant la marque des genres dans la langue. ''il n’y a pas d’uniformité dans les projections, les lecteurs n’auront pas tous lu la même histoire mais les quatre possibilités auront été systématiquement représentées […].
(...) Aucun pronom personnel ne sera utilisé à la troisième personne, tout comme les participes passés n’apparaîtront que dans leur forme neutre, c’est-à-dire inchangés par rapport au féminin et au masculin du sujet. Il s’agit donc de la disparition de la troisième personne, majoritairement responsable des marques du genre dans la langue française, au profit d’une écriture neutre, qui enlève toute trace du genre.
Effacement de la troisième personne grammaticale, ainsi que la représentation identitaire et sexuée qu’elle permet de projeter sur les protagonistes.
2. (...) Dans la lecture
il ne s’agit pas de chercher l’effacement de ce qui a été enlevé,
mais d’aller là où le texte contraint nous emmène,
en tant qu’instance lectorale, donc au-delà des questions de représentation des personnages par le genre.
De fait, dans Sphinx, la lecture pose l’éventualité d’un troisième concept :
Une lecture queer du texte, en tant qu’''idéologie du genre (traditionnelle, patriarcale, subversive, féministe, postmoderne, queer)'',
Ainsi, l’absence de noms pour désigner les protagonistes principaux, l ’instance narratrice « je » et l’objet de son amour A***, est un fort indice métatextuel que le nom n’est, dans ce roman, pas là pour identifier le(s) genre(s), mais plutôt pour donner la voix à des personnes qui se définissent hors des catégories du genre,
ce que l’on pourrait désigner sous le concept queer du ''postidentitaire'' qui appelle à la simple et juste reconnaissance des identités minoritaires. Le queer est donc postidentitaire. Il vise à se départir des étiquettes qui ne conviennent plus, désuètes et de surcroît oppressives : si elles satisfont les sujets qui s’y conforment, elles en font souffrir et en discriminent, stigmatisent, rejettent et excluent un grand nombre.
En tant qu’elle permet de dépasser la notion de genre, cette interprétation d’un queer post-identitaire nous semble toutefois la plus adaptée à l’écriture agenrée de Sphinx, qui empêche toute identification de sexe/genre de ses protagonistes, et qui les rend donc, par extension, toutes possibles.
Dans ce contexte...
Le clinamen, comme ''dévi·ance·ation/ légère et volontaire'' est une des marques de fabrique de l’Oulipo : il est du côté des'' écriveu·r·se·s'', et se présente également comme ''un échelon manquant'' pour les lecteurs/trices. Il représenterait donc le moyen et le lieu de l’abandon volontaire des règles et aussi le moment où le texte lève le voile sur une énigme à résoudre, une règle '''dé-réglante''', à (re)trouver.
On en revient au ''neutre'' (...) du côté de la représentation du neutre dans les formes verbales non-binaires, dites aussi formes neutres de représentation du genre, en employant, par exemple, la lettre « t » comme la marque de l’accord du participe passé des verbes conjugués avec l’auxiliaire être : « Ille est allet ou Iel est aimeT. »
Tel un parfait clinamen,
l’instance narratrice de première personne qui avoue ''glisser et fuir'', prend en charge le phénomène de déviation, tandis que le personnage A*** performant la chute, en meurt.
Comme des variables l’une de l’autre, les deux protagonistes représentent ainsi les deux composantes du clinamen, mettant ainsi cette exception littéraire oulipienne au centre du récit pour exprimer la non-identité par l’abstraction du neutre et donc par le refus de lever l’énigme.
(...) Si l’on observe maintenant le couple mythologique Sphinx/Oedipe et si Oedipe fut un héros qui a vaincu l’énigme du sphinx pour actionner la machine de son destin tragique du côté du parricide et de l’inceste, A*** a bien aussi un destin tragique dans le récit, puisque son énigme ne sera jamais résolue.
(...) Elle est ailleurs et il faut donc tuer le langage du genre qui induit en erreur en mettant sur la voix de l’identité sexuée.
Vox de conclusion
En 1986, lors de la parution de Sphinx, la vague des études queer n’a pas encore opéré son tournant paradigmatique sur les savoirs.
Sphinx est donc en cela un texte pionnier.
Toutefois, le questionnement du genre n’est pas absent, puisque les féministes, dont Wittig, ont soulevé le problème de la perspective binaire qui se déclinait souvent selon un genre social unique, le masculin, parfois trop peu dissimulé derrière le genre grammatical neutre.
Les sphères féministes ont ensuite posé le problème en termes de la condition du genre.
En effet, selon Boisclair, « s’il n’y a pas deux sexes, pourquoi deux genres ? »
L’entaille est ainsi faite au binarisme hétérocentré, que vient renforcer
le choix de la contrainte de Turing par Anne Garréta,
et celui de la contrainte « X prend Y pour Z »
qui inscrit une lecture du « troisième » élément mis en variation et en question dans le livre.