Texte de résurgence : ''autobiographique sur ''le fond'', mais bon... édulcoré ou amplifié...Je ne sais plus, a-t-elle dit, ce jour-là.''

Publié le par Claire Antoine

''C'est mieux en pot, les arbres, dans les villes, c'est plus propre''

''C'est mieux en pot, les arbres, dans les villes, c'est plus propre''

Ma mère est morte à 91 ans, un jour de mai, à l’hôpital, d’une mauvaise grippe, en pleine période Covid 19.

Le personnel soignant l’a affirmé : elle n’avait pas la Covid. Même si,  ‘’par pure précaution’’, nous n’avons pas pu – les consignes étaient strictes – la veiller, ni même la voir une dernière fois, avant sa mise en terre – vite fait  – à laquelle n’ont pu assister qu’une dizaine de personnes qui, avant l’entrée dans le cimetière, fermé au public, avait présenté leur papier d’accréditation, en quelque sorte.   

La dernière fois que je l’ai vue, elle était inconsciente, déjà, et n’était plus appareillée : plus d’écrans clignotants sur lesquels tu t’attends à voir inscrit, en vert,  ‘’Game Over’’, ni de perfusions.

Je m’étais lavé consciencieusement les mains, j’avais revêtu les tablier, masque et charlotte obligatoires et j’étais entrée dans sa chambre, irrespirable. Il faisait très chaud et les fenêtres étaient hermétiquement fermées. 

Le service de cardiologie auquel elle avait été admise était quasiment inoccupé. Les portes ouvertes sur des lits vides en attestaient. Elle était arrivée à l’hôpital trois jours plus tôt, à la suite d’une forte fièvre et d’une toux profonde dont les quintes la laissaient exténuée. Cela en plus de ses ennuis urinaires qui la handicapaient.

Sa famille l’entourait, en ordre dispersé, depuis la mort de son mari, mon père, dix ans auparavant. Nous nous affrontions, mon frère, ma sœur et moi, ainsi que nos enfants et nos conjoints respectifs par courriels vindicatifs, sms provocateurs. Il y avait aussi les petits mots incisifs et ironiques laissés bien en vue sur la table de la cuisine, pour signaler les manquements, les oublis, les erreurs, ainsi que les injonctions au feutre rouge ou vert, selon l’humeur, griffonnées   sur le grand tableau qui occupait le mur jouxtant le frigo. ‘’Quelqu’un doit acheter des avocats’’. Réponse : Quelle idée, vous voulez la faire mourir ? Elle a besoin d’ail et de kiwis ! Je me demande avec quoi elle se lave les dents, il n’y a plus de dentifrice !!! Appel à ceux qui ont dormi dans la chambre d’amis, cette semaine : il y a des miettes dans le lit ! Franchement, ce n’est pas sérieux. Je ne vois pas de carottes dans le réfrigérateur, alors que c’est indispensable pour son transit. Il lui faut des vitamines C et D personne ne s’en charge ! C’est incroyable ! Elle m’a téléphoné dix fois cette semaine, vous savez bien que je n’ai pas le temps, je travaille moi.  Personne n’a pensé à son vaccin contre la grippe. Qui s’occupe de ça ? Je ne peux pas tout faire. Elle est tombée de son lit avant-hier, pourquoi vous ne me l’avez pas signalé ?  J’existe !!! Zut.

Puis, au fil des semaines, il y eut un cahier destiné au même usage et qui donc devint le lieu principal du déchainement des passions ! Il était aussi utilisé par les autres personnes qui venaient l’aider et s’est vite transformé en outil de coercition aux mains de tous, pris en photo (comme preuve d’incompétence, de malignité…), commenté, annoté etc. au point qu’un jour je l’ai retiré de la circulation, sans demander l’avis de personne, (après tout, j’étais l’ainée…). Le tableau suffirait.

C’était à qui s’occuperait ‘’le mieux’’ d’elle…

Elle avait les yeux fermés, la tête un peu penchée sur le côté. Sa respiration était régulière. Faisait-elle la sieste ?   En tous cas, elle n’a pas réagi à ma présence, même quand j’ai compris qu’elle était en train de nous quitter et que j’ai éclaté en sanglots et que j’ai même crié, je m’en souviens : « Maman, je t’aime ! » Le savait-elle ?  Je ne crois pas le lui avoir dit un jour. Mais, je pense, à ma décharge, qu’elle n’aurait pas su quoi en faire.

Un médecin m’avait téléphoné le matin-même pour m’expliquer que son état empirait et qu’il était conseillé de venir la voir maintenant. « Vous comprenez, m’a-t-il demandé ? » Un médecin m’avait téléphoné le matin-même.

J’étais chez moi. Il me semble que j’étais dans la cuisine, appuyée contre le plan de travail, le téléphone coincé entre l’oreille et l’épaule. Il parlait calmement, d’une voix posée, professionnelle, presque douce. Il m’a expliqué que l’état de ma mère empirait, que son corps ne répondait plus comme ils l’auraient souhaité, qu’il valait mieux venir la voir maintenant.

Il n’a pas prononcé le mot « fin ». Ni celui de « mort ». Il n’en avait pas besoin.

« Vous comprenez ? », m’a-t-il demandé.

J’ai répondu que oui.

En réalité, je ne comprenais pas encore. J’entendais seulement qu’il fallait se dépêcher. Comme si quelque chose allait se refermer. J’ai dit « oui » parce que c’est ce qu’on dit dans ces moments-là, quand on ne sait pas encore où poser sa peur.

Il a répété mon nom pour, je pense, s’assurer que j’étais bien là, à l’autre bout du fil. Puis il a raccroché.

Je suis restée un moment immobile, le téléphone à la main, incapable de dire si la conversation avait duré quelques secondes ou une éternité.

Aujourd’hui, je sais que j’ai compris sans comprendre. J’ai entendu les mots, mais je n’ai pas réagi à ce qu’ils contenaient réellement. Je ne lui ai pas posé de questions. Je n’ai pas demandé combien de temps il restait. Je n’ai pas pleuré. Je n’ai rien fait de ce que l’on imagine faire quand on apprend que l’on est en train de perdre sa mère. J’ai dit oui, simplement. Comme si ce oui pouvait suspendre un instant ce qui était déjà en marche. Longtemps, je m’en suis voulu de cette absence de réaction. Comme si j’avais manqué un rendez-vous. Comme si, à ce moment précis, j’avais dû être autre, différemment présente, plus lucide, plus digne, plus courageuse peut-être. Mais je sais maintenant que je n’étais tout simplement pas prête.                                                                                                                

J’ai répondu que oui.  C’était certainement mon numéro de téléphone qui était noté en tête de liste, je devais, sans doute, être considérée comme la personne ‘’référente’’. J’ai alors, en panique, alerté ma sœur qui a, elle, averti notre frère.   Je n’avais plus de contacts avec ce dernier depuis que j’avais demandé, il y a de cela deux ans sa mise sous tutelle, je veux parler de celle de ma mère. Pourquoi, diantre ?

C’était, à mes yeux, la seule solution pour pacifier les relations intra familiales très agressives et déstabilisantes pour chacun, organiser, pour elle, grâce à la personne d’un tuteur, une tierce personne, neutre et habilitée par un Juge, une vie quotidienne, pour elle, calme et régulière.

Elle a, à ce moment-là, été prise en charge, conjointement à la famille toujours très présente, mais en continuels, disons…bisbilles, par une équipe de soignants compétents et sympathiques. De plus, elle commençait à ne plus être capable de s’occuper de ses affaires, de ses papiers, déclarations, abonnements, etc. Elle n’écrivait plus, ne lisait plus, ne voulait même plus voir de films, sortait très péniblement et ne pouvait plus aller à la messe du dimanche, ce qu’elle avait fait pendant plus de quatre-vingt-cinq ans. Quand je pense au curé de sa paroisse qui a refusé de citer son nom, en guise d’anniversaire de sa mort, deux ans plus tard au cours d’un office, au prétexte qu’elle n’était pas très aimable…

J’aimais ma mère, je pense que c’était réciproque. Mais nos relations n’étaient pas simples. Peut-être pourrait-on parler d’amour ‘’contrarié’’ ? Elle me jugeait, je crois, - je ne le sais que par ouïe dire - un peu ‘’traitre’’ parce que j’affectionnais sa sœur, celle qu’elle m’avait donnée comme marraine et dont elle m’avait aussi donné le prénom.

Sa sœur, son ainée d’un an avec laquelle elle avait vécu l’occupation allemande et le retour à la vie, grâce aux études, à la vertu desquelles elles croyaient toutes les deux « dur comme fer ». Etudier leur avait permis de sortir de la précarité, leur père, blessé de guerre, étant mort, au travail, sur une route, un soir glacial d’hiver, alors qu’elles n’avaient respectivement que 16 et 17 ans. Elles ont dû alors travailler, parallèlement à leurs études, pour aider leur mère sans emploi.

Heureusement que cette dernière savait coudre. Elle a ainsi pu offrir ses services autour d’elle et mettre, parfois, comme on dit, « un peu de beurre dans les épinards ».

Je l’ai elle aussi beaucoup aimée, elle s’occupait bien de moi, en l’absence de mes parents, enseignants qui à Forbach, qui à Mulhouse. Ma mère, toutefois, ne se sentait pas à l’aise du tout avec elle et à la suite de crises d’asthme répétées qui lui ont été imputées, il a été décidé que nous ne nous reverrions plus.

 J’avais 10 ans.

Donc, situation compliquée…

Je me suis beaucoup investie, auprès de ma mère, les trois dernières années qui ont précédé sa mort. Juste pour elle. Levée souvent à quatre heures du matin, à la suite d’un coup de téléphone, - elle demandait son petit déjeuner, pestant contre l’aide-soignante prévue pour 7 h 30 et qui, selon elle, aurait déjà dû être là. Je courais chez elle, à l’autre bout de la ville, à travers les rues vides et sombres pour la relever si elle était tombée, pour la trouver endormie, à nouveau, ou assise sur une chaise du salon, excédée parce que je n’étais pas arrivée assez vite.  Après une petite passe d’armes – je voulais quand même qu’elle sache que je faisais un effort, que j’étais âgée aussi, moins, bien sûr, mais …- nous attendions ensemble, autour d’un café, la dame – elle avait catégoriquement refusé que ce soit un homme – qui ce matin-là aurait la charge de sa toilette, puis celle qui lui ferait, plus tard dans la matinée, à manger etc.  

C’est une de ces dames qui m’a téléphoné, affolée par le fait qu’elle ne sache pas quoi faire face à la dégradation de la santé de ma mère, qu’elle imputait à la Covid, qu’elle craignait, à juste titre, l’épidémie se propageant, d’attraper aussi. Je suis arrivée le plus rapidement possible, puis tout s’est enchaîné.

Téléphoner au 15 (sur le fixe, pour que l’adresse puisse être vérifiée). Je suis renvoyée vers un autre service. J’explique trois ou quatre fois la situation : la fièvre (qui atteignait 41), la toux, le degré de saturation du sang en oxygène, pris au bout de l’index (en chute) par rapport à la venue de l’infirmière autour de midi. Cette dernière que j’ai avertie aussi, par portable, pour qu’elle ne se déplace pas ce soir. Je la préviendrai pour la suite. Je reste, parallèlement, en contact avec le Samu qui prend, enfin, la décision de venir la chercher. Ils seront là dans 10 à 15 minutes. Le temps de préparer des affaires de toilette, chemise de nuit, robe de chambre etc.

Téléphoner aussi à ma sœur qui téléphonerait à notre frère, ainsi qu’ à mon fils ainé et à sa compagne qui se sont fait, au cours de ces dernières années, un devoir de la protéger et de lui adoucir l’existence. Je suis restée avec elle, aux urgences, un certain temps, elle était agitée, soucieuse de rentrer chez elle au plus vite.

Puis elle a pu être installée dans une chambre, silencieuse. Un silence plein, dense, presque tangible. Et là, aucune plainte, aucune inquiétude. Sa respiration seule a fini par occuper l’espace, régulière. Un silence comme une réponse. Rien à comprendre, rien à décider, rien à anticiper. Et c’est peut-être cela qui m’a le plus bouleversée.

J’étais là. Assise près d’elle, à écouter ce silence que je redoutais tant et dans lequel, peu à peu, je suis entrée. Pour la première fois depuis longtemps, plus de conflit, plus de malentendus. Seul existait ce calme dans lequel je n’avais plus à me justifier, mais qui m’a angoissée.

 J’ai ensuite passé le relais à ma sœur et je suis rentrée chez moi. Le cœur lourd.

Ma mère a affronté sa fin de vie avec beaucoup de sérénité. Je ne dis pas « courage », bien qu’elle n’en ait pas manqué avec sa difficulté à se mouvoir et à cet encombrement persistant des bronches. Il y avait quelque chose d’autre. Plusieurs fois, alors que j’étais restée près d’elle jusqu’à ce qu’elle s’endorme, dans son lit médicalisé, en face de la photo de mon père, avec lequel elle avait de nombreuses discussions -  ceux qui ont  dormi certains soirs dans la chambre d’amis peuvent en témoigner - elle m’avait dit de m’en aller tranquille, qu’elle n’avait pas peur, que je ne devais pas m’en faire pour elle. C’est à ces soirs-là que, souvent, je repense.


L’au-delà, je l’espère, ne l’ a pas déçue.

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