Entre ''Je'' lyrique et ''Je'' biographique (...) "apprendre à écrire sous son nom". Extraits de l'article 'La poésie, autobiographie d'une soif'' 2 liens 1) maulpoix.net l'article intégral; 2) claireantoine.com pour des extraits de Martine Broda " L'amour du nom''

Publié le par Claire (C.A.-L.)

         Ci-dessous des extraits des notes de travail de J-M Maulpoix (texte intégral en lien). Inutile de préciser que j'adore ce texte qui correspond pour moi à ces mots de René Char  "le poème est toujours marié à quelqu’un" mais tout en étant "le poème d’amour réalisé du désir demeuré désir." 

(...)​​​​​Interroger la nature du sujet lyrique, c'est prêter attention à l'écart entre ce " je " lyrique et le " je " biographique..." Je " lyrique comme " quatrième personne du singulier ".

Un je potentiel, un je en puissance, un hyper ou un infra sujet, une créature complexe aux traits aléatoires, telle que la démarche " classique " de l'autobiographie ne saurait suffire à rassembler ses traits...

                                                              Il est le porte-voix d'une pluralité.

Le processus autobiographique " classique " (" romantique " serait plus juste) vise peu ou prou la coïncidence du " je " et du " moi " comme cela se vérifie à la première pages des Confessions de Rousseau :

Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple et dont l'exécution n'aura point d'imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature; et cet homme ce sera moi. Moi seul. Je sens mon cœur et je connais les hommes.

Ici, le trajet va de " je " à " moi ", puis de " moi " aux " hommes ", le cœur du moi se portant garant de la connaissance du commun-des mortels.

A l'inverse, dans la poésie (moderne), c'est le désajointement du " je " et du " moi " que l'écriture ne cesse de souligner et d'expérimenter. De sorte que le " moi " est dans le poème objet de poursuite(s), dans les deux sens du terme : objet de recherche et objet d'un procès ou d'un processus figural, figuratoire. Objet d'innombrables transactions figuratives, ou objet d'enquête, mis en examen, suspecté et tenu à distance...

Cette mise en examen du sujet lyrique résulte d'une vieille histoire d'arriérés impayés. Le sujet lyrique a des dettes avec sa mémoire. Nous savons combien il regarde en arrière.

C'est un sujet qui se retourne. Comme Orphée vers Eurydice. Comme l'Apollinaire de " Mai " : Or des vergers fleuris se figeaient en arrière.

L'autobiographie, elle aussi, se retourne (vers / sur le passé, l'enfance...) Mais ce n'est pas pour prendre la mesure d'une disparition ou d'une perte : plutôt pour souligner une continuité, à partir d'une genèse. La poésie, elle, prend la mesure d'un écart (que ce soit à partir d'un mélancolique " ubi sunt " ou d'un insistant " je me souviens "). La poésie prend la mesure de l'irrémédiable, mais en multipliant, parcellisant et émiettant les figures de l'origine, de l'originaire (pour le poème, la moindre circonstance devient une origine).

Imaginer ici un portrait du poète en Petit poucet absurde qui marcherait à reculons dans sa mémoire, en semant derrière lui des miettes de pain. A moins que le poète ne soit un petit Poucet des dessous, des arrière-cours des arrière-salles, des arrière-plis, mais tel qu'il s'oriente toujours plus avant, puisque la poésie sans cesse " va plus avant " , à travers ses retournements mêmes.

Aller plus avant, ce serait remonter plus loin vers ce qui précède, aussi bien que s'orienter plus loin dans le futur. Aller plus avant par exemple, ce serait dire, comme Baudelairej'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans : se définir ainsi hypermnésique, lourd d'une mémoire qui n'est pas la sienne. Une mémoire polybiographique plutôt qu'autobiographique. La mémoire de tous les poèmes, de tous les livres...

                                                                                         ***

                                                           " JE " TRAVAILLE AU NOIR

…l'alchimiste doit successivement mener à bien l'œuvre au noir, au blanc, et enfin au rouge afin de pouvoir accomplir la transmutation du plomb en or, d'obtenir la pierre philosophale... 

La perspective dans laquelle se place ma propre écriture est celle d'un " lyrisme critique ", c'est-à-dire d'une écriture lyrique qui ne se situe ni du côté de la célébration, ni du côté de l'effusion sentimentale, de la " diction d'un émoi central " (Barthes) ou de la " béance baveuse du moi " (Prigent). Il s'agit d'une écriture lyrique tendue par et vers l'altérité (épreuve de l'altérité en soi et au-dehors de soi) et qui met en examen la poussée lyrique. Elle constitue bien à ce titre l'autobiographie d'une soif : parler de soi n'y veut rien préciser d'autre que pourquoi le poème existe, d'où il provient, quelle est sa raison d'être.

" Cela ", tel serait le nom du sujet de l'autobiographie. Confondu avec son objet. Le geste indéterminé; sans mobile apparent; d'écrire s'enchaîne directement à des motifs directement issus de l'enfance mais qui sont traités comme une matière anonyme ou indistincte.

"Il se retire et se souvient.

Il n'est plus que ce souvenir.

L'écriture sera sa façon de se souvenir."

J'entends dans mes propres livres l'autobiographie d'une disparition.

Cette disparition : le retranchement d'écrire. L'entrée dans la chambre de la langue. Dans le travail au noir, ou le travail noir, le " quelque chose noir " de la langue...

De l'autobiographie, histoire d'un individu, on glisse ainsi vers une histoire de l'écrivain, histoire d'une figure accouchant lentement d'elle-même en produisant des figures...

En définitive, la graphie poétique, l 'écriture du poème, voire l'écriture de soi dans le poème, viennent moins raconter mon histoire que dire et redire obstinément le manque d'histoire et le manque de sujet qui sont les siens. La graphie poétique en définitive se décrit, se raconte et se figure elle-même en ce qu'il faudrait appeler sa solitude d'encre (comme on parle d'un noir d'encre) : son manque de corps, son défaut de contact, son toucher sans contact (celui de la plume sur le papier). 

                                             AMOUR DU NOM ET TRAVAIL DU NOM

                                         ( Amour et travail du non. Refus absolu du oui )

La verticalité lyrique est solidaire du travail du nom, ou plutôt de ce que Martine Broda appelle " l'amour du nom ".

                                                               La notion d'obstacle " Le travail du nom ". 

"Ensevelissement de la filiation! Masque; Le travail au noir (dans les traités alchimiques c'est la phase de séparation et de dissolution de la substance) de l'écriture est ici travail pour se soustraire " à l'enveloppement biographique " tel que s'y livrent maints lyriques. Manière obstinée, répétitive et théâtrale de faire en sorte que " les chambres refroidissent dans l'énigme ". Ce geste d'atterrement qui ramène tout au noir entend précisément substituer de l'horizontalité (planitude) à la verticalité (plénitude). S'établir à distance, entretenir la surface, travailler la page comme un sol, telle est ici la seule façon de forcer et de traverser " le corps de la mère ". Il s'agit d'apprendre à " écrire sous son nom "

Mais écrire sous son nom, c'est précisément s'efforcer de se libérer de tout un héritage symbolique qui contraint et qui parasite. C'est violemment s'en prendre à l'enveloppement du corps de la mère tel qu'il retient aussi bien dans une nasse de signes convenus ou imposés. Il s'agit alors de pratiquer un systématique " épierrage du jardin familial ", de désencrasser et de " nettoyer la langue ", cela afin de " parvenir à se réveiller " ainsi que l'aurait dit Michaux. Le poète littéraliste se constitue en " spectateur d'une annulation " pour reprendre le titre d'un ouvrage de Royet-Journoud intitulé Le Renversement.

Désireux de ne pas mentir et de simplement faire face à " ce qui est devant nous ", le poète littéraliste procède à une espèce d'effacement génétique.

Ecrire sous son nom c'est écrire dans le neutre, se déprendre du symbolique et signer en définitive de son propre nom cette " approche difficile ".

                                          Pour conclure : "Les gestes du travail (...) tiennent lieu d'histoire"(...).