Survivance des lucioles de G. Didi-Huberman par Jean-Claude Pinson

Publié le par Claire

Opposer [d]es « mots-lucioles » aux « mots-projecteurs » des propagandes

... La méthode, qui est celle du collage et du télescopage, méthode empruntée à Aby Warburg autant qu’à Walter Benjamin (c’est aussi celle de Giorgio Agamben), confère au livre un côté indéniablement primesautier, très en accord avec son objet et son titre. 
... livre qui concerne fortement la poésie et interroge son aujourd’hui : si elle peut peu (selon la formule de Christian Prigent), que peut-elle encore cependant ? 

 Didi-Huberman part d’une opposition empruntée à Dante pour, avec Pasolini, l’inverser.

À la grande lumière (luce) du Paradis, Dante opposait les petites lumières (lucciole) des âmes mauvaises qui s’agitent ici-bas. Dans notre monde sans Dieu, c’est désormais la grande lumière du pouvoir, la lumière « totalitaire » du biopouvoir, du « néo-capitalisme télévisuel », comme l’appelle Pasolini, qui nous aveugle et nous tient prisonniers.

Sous cette cruelle lumière, c’est à peine si peuvent encore danser, par intermittences, les « corps lyriques » des jeunes gens, ces lucioles en lesquelles s’incarnent pour Pasolini l’esprit du peuple et sa résistance à ce « fascisme nouveau » dont il analyse l’émergence...

De même que les lucioles réelles commencent à disparaître au début des années soixante sous l’effet de l’urbanisation et de la pollution,

les lucioles de « l’esprit populaire », les contre-pouvoirs qu’elles pouvaient constituer finissent aussi, sous la « féroce lumière du pouvoir » (on pense à la société de contrôle selon Foucault ou Deleuze), par s’évanouir. 

C’est un tel diagnostic, « apocalyptique », que Didi-Huberman cherche à invalider,

en discutant les thèses de ceux qui ont pu en fournir les assises philosophiques, à savoir Walter Benjamin et, dans son prolongement, Giorgio Agamben.

Au-delà, au lieu de « se contenter de décrire le non de la lumière qui nous aveugle », il s’agit pour Didi-Huberman de redonner crédit à ce qu’Ernst Bloch appelait le « principe espérance » – il s’agit d’« organiser le pessimisme », en fourbissant des raisons de « dire oui » et être ainsi en mesure de « libérer des constellations riches d’avenir ». 
 À Agamben, Didi-Huberman reproche une vision « apocalyptique » qui le conduit à ne plus voir dans l’image qu’une « pure fonction du pouvoir » sans contre-pouvoirs et, .. à faire du peuple une entité passive (comme au théâtre le public se définit négativement par le fait qu’il ne joue pas). 
Or...l’image... est « dialectique » : elle suscite des contre-images « capables de franchir l’horizon des constructions totalitaires. » Et c’est l’affaire de l’art que de s’y employer

L’auteur en déduit que « l’expérience est indestructible » – du moins importe-t-il d’affirmer (en un geste en quelque sorte performatif) qu’elle l’est.

Didi-Huberman ...renvoie cependant à la nature du désir (« l’indestructible par excellence »). Thèse que je crois pour ma part profondément léopardienne : le désastre et l’« éternullité », le néant de toutes choses (au plan métaphysique), ne sauraient éteindre la lumière du désir...

...Negri a théorisé sous le concept d’« exode » les conduites de résistance qui apparaissent quand l’attente du Grand Soir n’a plus de sens. C’est bien quelque chose de semblable qu’évoque Didi-Huberman quand il parle, à propos de l’insistance des lucioles,

de « fuir, se cacher, enterrer un témoignage, aller ailleurs, trouver la tangente… ». Et de citer, après Hannah Arendt, l’exemple de Lessing, qui sut « se retirer sans se replier » ...

et déployer la « force diagonale » (Arendt) qui lui est propre...dans la postmodernité, être-contre pourrait être le plus efficace dans une position oblique et diagonale.

Les batailles contre l’Empire pourraient être gagnées par soustraction,

dérobade

ou défection.

Cette désertion n’a pas de lieu : c’est l’évacuation des lieux de pouvoir. » 

Abdication (i. e. évacuation des lieux de pouvoir, quels qu’ils soient), mais non abjuration


... Le fantôme des campagnes (de la Nature) en effet continue de ... hanter, quand bien même elles ne sont plus que les « ci-devant campagnes »,

de même que nous continuons, dans la « grande monade techno-scientifique » de la mégapole, nous dit Jean-François Lyotard, d’« alléguer la domus perdue ». 
Mais il est d’autres vecteurs de « lucioles » que les survivances,

d’autres agencements producteurs d’aura que ceux qui résultent de la percussion du Maintenant par un Autrefois.

Il y a aussi, dans l’immanence du Maintenant ce que j’appellerais volontiers des « survenances », parce qu’elles procèdent d’une poétique de la surprise, du « tout arrive » 
Agamben et « l’athéologie poétique » 

Le cœur de l’affaire,...est pour Georges Didi-Huberman la question de l’expérience et de sa « chute ». 
...en écho à Walter Benjamin distinguer entre Erfahrung et Erlebnis

 – entre expérience « auratique », celle d’un monde autrefois enchanté par la parole mythique, « ensensé » par la tradition,

et expérience moderne, celle, déstabilisante, d’un monde chaotique où chacun fait l’épreuve, insulaire autant que massive, multitudinaire, d’un « vécu » sans légende, « insensé ».

Par conséquent, ce qui vient à manquer, pour le poète moderne, c’est seulement la possibilité d’une Erfahrung.
Or, comprise comme Erfahrung,

l’expérience, nous dit Agamben, est d’abord,

par le tissu d’habitudes dont elle nous enveloppe, ce qui nous préserve de la surprise, de l’inattendu.

Si bien que lorsqu’elle vient à manquer, nous sommes pleinement exposés à ce que d’autres ont appelé l’épreuve de l’« impossible ».

Car l’existence moderne, celle qui a pour cadre la grande ville, est d’abord épreuve du choc (Chokerlebnis), expérience traumatique de l’étrangeté radicale du monde, expérience qui « ouvre, écrit Agamben, une brèche dans l’expérience » : la « destruction de l’expérience est la nouvelle demeure de l’homme ». C’est en ce sens – et seulement en ce sens – qu’il peut parler de « manque d’expérience ».

Non sans ajouter qu’à cette « expropriation de l’expérience », la poésie moderne répond en faisant d’elle une « raison de survivre, transformant en norme de vie ce qui ne peut être expérimenté ». Au trauma du choc subi, elle riposte par le choc d’une parole susceptible d’électriser le lecteur. 
... deux formes au moins de désappropriation de l’expérience (d’arrachement à son habitude qui stabilise l’existence) : celle du choc qui coupe le souffle (selon une logique esthétique qui est celle du sublime), mais aussi celle de la « merveille », qui surgit et surprend.

Car si l’expérience de la grande ville signifie celle d’un « monde saisi par la rigidité cadavérique » (Benjamin), elle signifie aussi, en son versant « naïf », celle de l’incessant surgissement du nouveau qu’apportent, avec la mode, les mœurs modernes.

Il s’agit alors pour la poésie de « faire » le « positif » de cette merveille, de retrouver avec elle le chemin d’une naïveté (mais seconde) ; de contribuer à rompre le sortilège moderne du désenchantement. Le poète baudelairien n’est ainsi pas seulement confronté à la perte de l’aura ancienne, celle qui accompagnait sa figure classique du poète. Il est aussi requis par la tâche de conquérir, pour et par le poème, une aura nouvelle, celle qui procède de cette poétique des « survenances » que j’ai précédemment évoquée. est encore une question de lumière :

quand le poète d’après la mort du divin (du « somnambulique écroulement du divin et de l’humain »), le poète post-hölderlinien, doit endurer le « jeûne de la lumière »,

comment peut-il être encore celui qui « dans la parole génère la vie », comment peut-il être encore un pourvoyeur de lucioles ?

... L’expérience du poète... celle d’une désubjectivation autant que d’une désobjectivation... sa tâche, non pas à rebours du désastre mais tout contre lui,

elle consiste à nous « introduire au nouvel èthos, c’est-à-dire à la nouvelle demeure des “déshabitants“ de la terre » que nous sommes...

Publié dans citations. Notes.

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