Critique par Yan Ciret de l'émission ( France Culture) "surpris par la nuit" sur Bernard-Marie Koltès (lien video introuvable aujourd'hui). Lien cosmos-yan-ciret.org : B.M. Koltès, ''lettres de la beauté damnée de l'outre-monde''.

Publié le par Claire

Par Yan Ciret article trouvé ( en 2009) sur le site de France culture, réalisation : Pascale Rayet

 Bernard-Marie Koltès ne laisse pas, uniquement, une œuvre théâtrale,  ouvre une pensée de l’altérité radicale. La « figure de l’étranger » qu’il place au centre de ses écrits, de manière anthropologique autant que dramatique, dévie les règles de la scène classique. Ce n’est pas un simple défi à la représentation, mais la description éthique, d’un monde dont la globalisation a engendré conflits et luttes, « chocs » des destins pris dans les mouvements de l’histoire du Nord et du Sud.

Privilégiant le « noir » ou plutôt les « blacks », le « chant des Arabes entre eux », c’est-à-dire le Coran, l’immigré, le réfugié ou le déplacé par l’exil, Bernard-Marie Koltès regarde notre univers occidental, depuis son envers, sa part maudite.
Vingt ans après sa disparition, presque jour pour jour, le chaos des fractures des identités différentes n’a fait que s’accroître.
Hervé Guibert lui demanda, dans une interview au journal « Le Monde », s’il n’avait pas substitué « la lutte des races à la lutte des classes ». La religion catholique, la formation jésuite, n’expliquent pas à elles seules la spiritualité mystique qui s’est révélée, en pleine lumière, depuis la parution de ses premières pièces, après sa mort.

Jusqu’à sa correspondance « Lettres » et un scénario inédit « Nickel Stuff » que publient aujourd’hui les éditions de Minuit, l’écrivain superpose à l’hypothèse christique,
l’hypothèse communiste au sens messianique et évangélique.
Ce versant inaperçu durant la première période de sa « gloire théâtrale », dans les années quatre-vingt, vient nous rappeler qu’il conçut l’écriture
comme une mission, un sacerdoce, une vocation au don suprême,
à la manière de son maître Dostoïevski ou du « Journal » du cinéaste Andreï Tarkovski.
Influencé par Melville, Conrad, Lowry, et surtout Faulkner, il rêva d’un « Adam noir », d’une autre fondation du monde,
par un renversement qui lui fit aller le plus loin possible, aux limites de sa propre identité française.
Comme Rimbaud qui se fit appeler « Abdel Rimb » en Abyssinie, ou T.E. Lawrence dont il admirait les « Sept piliers de la Sagesse » et le transfuge britannique devenu Arabe : Bernard-Marie Koltès se donna aussi pour nom « Cheick Abdallah K. »

Amateur passionné de  Bob Marley, Burning Spear, Bruce Lee, Mohamed Ali, et d’écrivains comme Mario Vargas Llosa ou James Baldwin ;
mais aussi lecteur fanatique de Proust ou de la Bible,
de Saint Jean de la Croix et de Marx.
Il fut un auteur de films, qu’il tourna comme « La Nuit Perdue » ou qu’il laissa inachevés, ainsi un projet avec la cinéaste Claire Denis.
Celui qui a fait des vaincus et des damnés de notre monde des héros dignes d’Homère ou de Shakespeare,
de la malédiction de Babylone, la ville maudite des exclus, une terre d’élection.
Voyages, Afrique, mythes indiens quechua, langues perdues des cités englouties, expériences indicibles qu’il ramena vers le théâtre, tout ceci traversa une vie courte, fulgurante, et d’une « irradiante gaîté». Depuis ce 15 avril 1989, date de sa disparition, emporté par le SIDA, Bernard-Marie Koltès ne cesse de nous voir, comme au jour du jugement dernier, - qui terminait sa pièce « Quai Ouest » dans les hangars portuaires insalubres de New York, -, pour une nouvelle Genèse, avec ce sourire d’Archange à la violence d’une intraitable douceur. 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article