Extrait d'un compte-rendu critique de François de Polignac sur Le chant de Pénélope. Poétique du tissage féminin dans l'Odyssée, de I. Papadopoulo-Belmehdi.

Publié le par Claire

 La lecture d'I. Papadopoulou repose sur un pari : celui de la cohésion textuelle du poème, qui fait fi du dépeçage du texte auquel procède souvent une certaine critique; elle insiste en revanche sur l'inversion fréquente des valeurs, en particulier celle de la renommée, kléos, entre l' Iliade et l' Odyssée.
Faut-il donc lire l' Odyssée au féminin?
Donner à Pénélope sa place de figure d'intériorité dont le détissage invente l' analyse, comme le souligne Nicole Loraux dans sa préface,
de contrepartie féminine d'Ulysse dans le domaine de la métis (la ruse)et du kléos( la renommée), invite en fait à une lecture plus fine des systèmes d'articulation, de renvoi, d'opposition symboliques qui construisent l'univers poétique odysséen, y compris quand il semble le plus proche du réel, du vécu de la société archaïque.

L' Odyssée commence au moment même où, sa ruse ayant été découverte, Pénélope a cessé de tisser/détisser : à la lumière des schémas rituels de la vie féminine,
il y a un lien symbolique profond entre la fin du: tissage de la reine «épouse/jeune fille» et la fin des errances d'Ulysse dans l'univers nymphique.
La « poétique du tissage » établit un va-et-vient entre Ulysse et Pénélope,
permet une lecture unifiée des aventures du héros d'un côté, des événements d'Ithaque de l'autre,
qui contraste avec la dichotomie fréquemment opérée entre le monde imaginaire où le premier se serait perdu et le monde réel que la seconde incarnerait : 
Ulysse et  Pénélope les deux pôles, d'une seule et commune mémoire,
d'un même esprit de ruse et de discernement également partagé,

 Iohanna PAPADOPOULOU- BELMEHDI fait  sortir la reine d'Ithaque d'un  rôle secondaire et passif

tissage féminin,(=> # métaphore politique; #union des complémentaires)
mais se prête à un ensemble de détournements qui créent,
à Ithaque même,
autour de Pénélope,
une situation aussi étrange, irréelle, que celles qu'affronte Ulysse dans son périple.
=> réunion  des deux personnages.
Détournement de sens :
en apparence, le jour,  tissage funéraire, destiné au futur linceul de Laerte en  femme mariée,
en réalité, virginal, assimilé aux travaux que les jeunes filles accomplissent, sous la protection d'Athéna, avant le mariage.
Retournement et  suspension du temps. Pénélope, attachée au passé,redevient symboliquement  jeune et vierge.
Elle suspend à Ithaque toute action  de succession, de reproduction et de transmission. Son  retrait pétrifie le monde autour d'elle dans une attente jugée funeste.
Détournement des signes, aussi. Pénélope la tisserande( activité de femme) silencieuse utilise la ruse(activité d'homme). Le tissage fait d'elle l'équivalent d'une parole performative masculine.

Ithaque apparaît  comme le dernier de toute une série de mondes suspendus entre le réel et l'irréel, où des nymphes (Circé, Calypso) ou bien une numphè, jeune fille proche du mariage (Nausicaa), elles-mêmes tisserandes,
patronent les étapes progressives du retour et de la réintégration du héros ; à Ithaque même, c'est par la grotte où tissent les Nymphes qu'Ulysse aborde l'île.
Nymphes et nymphe, figures au seuil de l'accomplissement féminin par le mariage, représentent un inachèvement définitif pour les premières, provisoire pour la seconde ; mais Ulysse et Pénélope, plongés parallèlement dans les utopies immuables du tissage perpétuel, en sortiront ensemble en rejouant, avec l'épreuve de l'arc, la conquête de l'épouse par l'époux.