(Suite) Vers la notion de « Paradis » (II) Philippe Sollers, entretien radiophonique avec Marcelin Pleynet, 1976 : la place de la mère/création littéraire

Publié le par Claire

                                                                            Philippe SOLLERS,                                       

entretien radiophonique avec Marcelin Pleynet, 1976,

 publié dans Tel Quel 75, printemps 1978. Par A.Gauvin- 18/02/2007

                           LA PLACE DE LA MERE

Pleynet : A partir de cette question de « Paradis » lieu de l’énonciation, déjà exprimée dans la première publication de ce livre en cours, « je ne peux pas considérer comme libre un être n’ayant pas le désir de trancher en lui les liens du langage » [Bataille],

il y a une question qui se pose, dans cette perspective, par rapport au père mort,

c’est-à-dire au père vivant,

cette fois-ci, c’est la question de la mère ;

si le père cesse d’être mort, s’il prend la parole, quelle est la place de la mère ?

Sollers : La mère, la mère, la mère..., c’est ça le fond de la question, c’est absolument interdit. Il n’y a pas de société, il n’y a pas de culture, il n’y a pas ce qui fait que nous sommes  là entrain de faire ce que nous faisons, sans l’accord profond et indépassable que la mère est faite pour rester... vierge.

Ca ne veut pas dire seulement qu’il ne faut pas la toucher, ça veut dire qu’on va croire, de sa part, à une jouissance indicible.

Bien entendu, aucune mère ne pense, par rapport à elle-même, qu’elle a des jouissances indicibles mais il se trouve que, pour faire que, pour faire une société, il faut que les gens soient d’accord sur le fait qu’une mère éprouve des jouissances indicibles, c’est-à-dire que le langage ne peut pas aller à une certaine limite.

Comme le langage ne peut pas aller à cette limite, on peut dire que la mère est la détentrice souveraine du langage, que tout langage lui est adressé, qu’elle en est la destinataire intégrale et comme ce cadeau, évidemment, lui paraît tout à fait étrange, elle ne sait qu’en faire. 


Pour savoir qu’en faire, il faut deux choses : il faut que le langage prenne la forme d’une loi, parce qu’à ce moment-là, ça stabilise un peu les choses, ou alors il faut qu’il prenne la forme de la psychose, ou de la poésie si vous voulez, si vous m’accordez le fait que, neuf fois sur dix, la poésie n’est rien d’autre qu’une petite transaction entre névrose et psychose, quelque chose de ce genre, en général assez angoissé d’avoir à se mesurer précisément à ce fond maternel.

Il y a la loi et il y a ça. Moi, ça me paraît un peu étroit comme choix. N’empêche que si l’on veut se justifier, se faire comprendre, se faire lire, que les gens attachent de la valeur à ce qu’on écrit, il faut toujours se présenter d’un côté ou de l’autre, dans la loi, et là vous avez un discours qui peut être à la fois philosophique ou juridique, etc., ou alors vous êtes l’idiot de la famille ou le poète inspiré ou ceci ou cela... Si vous n’êtes ni d’un côté ni de l’autre, visiblement c’est comme si vous n’existiez pas. 
C’est pour ça que je dis la place qu’occupe la mère, là, elle occupe cette place comme invraisemblable d’avoir à susciter soit la loi, soit la folie.

On pourrait imaginer, à condition de tenter une traversée de la mère, qu’on la décharge, si j’ose dire, de cette responsabilité intenable qui consiste à exiger la loi ou la folie.

Autrement dit, on pourrait l’aimer, si vous voulez.

Ne pas la mettre en ce lieu d’un savoir qui n’existe pas.

Les mères n’ont rien à savoir.

C’est absurde de les créditer d’un tel savoir sur des questions aussi importantes.

C’est ce que les religions ont très bien compris, parce que tout ça est très surveillé.

Mais une expérience peut très bien se développer dans la décharge de cette terreur autour de la mère.

Quelle idée de penser que la langue est « maternelle » !