En face de l'exergue de "Seigneur vocabulaire" de Richard ROGNET

Publié le par Claire (C.A.-L.)

Le recueil Seigneur vocabulaire est paru aux Editions de la différence, en août 1998.

"Un  extrait  d'un fragment de la seconde version du Livre de l'intranquillité rédigée de 1913 à 1935 sous le pseudonyme de Bernardo SOARES.

"Je reste toujours ébahi quand j'achève quelque chose. 

 Ebahi et navré.

Mon instinct de perfection devrait m’interdire d’achever ; il devrait même m’interdire de commencer. Mais voilà ; je pèche par distraction et j’agis.

Et ce que j’obtiens est le résultat, en moi, non pas d’un acte de volonté, mais bien d’une défaillance de ma part.

Je commence parce que je n’ai pas la force de penser ; je termine parce que je n’ai pas le courage de m’interrompre. Ce livre est celui de ma lâcheté.""

                                        
               Larges extraits d'un article copié/collé intitulé 
             " La tragique béance de l'écriture", 
               trouvé sur le site de SBL
                 LITT'IN ERRANCES
http://litt-in-errances.blogspot.fr/2006/10/la-tragique-bance-de-lcriture.html

J'aime beaucoup cette mise en abyme 
[...]
... l’écrivain lutte contre le vide qui l’entoure,  tente de le combler...dire l’essence même de ce qu’il veut dire, s'il touche du bout de la plume cette réalité qu’il entend poursuivre de tous les efforts de sa muse : cette adéquation du mot et de la chose, dans la tension extrême du cratylisme le plus fou, le ferait toucher aux limites mêmes de l’existence, il connaîtrait les secrets de la création,  il serait Dieu par la force des mots.
                     impossible pour qui  penserait cette quête dans ses réalisations concrètes.
... chimère d’une conjonction rêvée, union impossible autant qu’improbable de la matière des mots et de l’inconsistance géniale du monde.
Car le monde est sublime dans son impossibilité à être saisi : tout l’effort de l’écriture n’est pas dirigé autrement que vers le but de le comprendre davantage, de le cerner comme on encercle un ennemi, pour le mettre à mort, pour le mettre en mots.
Il y a quelque chose de vertigineux à sentir le monde envahir les mots, de l’ordre du physique et de l’enivrement car on ne dit pas le monde en l’écrivant, mais plutôt le monde s’écrit à travers l’écrivain.
... déflagration spectaculaire et intense dans la faiblesse des mots impuissants.
Mallarmé l’a compris plus que tout autre, le tragique de l’écriture est dans sa béance : « je dis une fleur » et je ne peux que le dire et constater l’irrémédiable « absente de tout bouquet » qui ne sera jamais présente.
... décalage fatal s’instaure entre le langage et le monde, entre l’esprit et l’acte de l’écriture dont le plus grand rêve serait l’union parfaite et totale avec l’immatérialité.
L’écrivain rêve l’éternel de l’écriture comme fusion de l’impossible avec le possible, l’écrivain rêve de cette surimpression vertigineuse, de cette ivresse du non être, du non écrit, des mots qui s’évanouissent dans leur essence même.
Alors, il y a bien un tragique décalage qui pousse l’homme à se penser et se dire dans un élan horrible dans le vide, à mots perdus et à corps perdu.
Car l’écriture engage le corps.
Ecrire, c’est donc lutter contre ce vide, tenter de le combler : certains rêvent une fusion cratylique, où les mots disent ce qu’ils sont, où la musique de la langue rejoint l’harmonie de l’essence divine.
Mais ce n’est qu’une chimère sonore et lexicale. D’autres génies ont convoqué la force de leur puissance langagière pour construire le pont gigantesque, viaduc ou torrent surplombant les abîmes de l’inconnu qui sépare le langage de l’essence des mots.
Hugo est de ceux-là.
Comment ne pas penser que le rouleau compresseur génial de sa prose enroulée comme une lame de fond éternellement jaillissante n’a pas pour but ultime de se rapprocher de l’indiscible que la langue désigne par de multiples faisceaux toujours plus nombreux.
L’accumulation des mots se fait dynamique, essor fulgurant de la pensée tragiquement poussée jusqu’aux confins de son possible.[...] combat vain et perdu d’avance.
Hugo le dit, et pourtant il tente la gageure d’approcher les confins impossibles de l’éternité de la Création.
[...] le langage déroulé comme un tapis de tragédie lexicale ouvert sur les crevasses du néant.
L’écriture pour vouloir atteindre l’impossible,  finit par se définir dans et par ce tragique de l’inaboutissement.
 le langage est vain pour traduire le monde, les mots  s’enroulent à l’infini pour finir par rejoindre, dans un étourdissement vertigineux du style, le stade ultime où tout se perd dans la force du mot juste recherché.
Travailler la phrase dans un renouvellement successif, jusqu’à ce que jaillisse le mot, le bon mot, émoi d’un rapport au monde.
Chez Chateaubriand, c'est la  clé de voûte d’un rapport à Dieu, interaction avec le monde nécessaire à l’établissement génial du langage.
Les mots ne sont jamais aussi saturés de sens et d’énergie sublime que lorsqu’ils dépeignent les grands cataclysmes du monde, orages, tempêtes, chutes d’eau colossales, lorsque l’individu se voit confronté au vide immense de l’univers, face au désert, à l’immense océan à perte de vue : là, le battement sourd du monde monte lentement à son oreille et les mots viennent peu à peu prendre la mesure de Dieu dans une euphorie qui confine là encore au vertige.
{...]
Mais rien ne pourrait franchir ce mur de l’inconnu et pourtant, des phrases abordent tous les jours ces rivages impossibles, tentent de percer cette frontière inconsistante, et s’évanouissent, retournant d’où elles sont venues, au néant le plus profond.
Ecrire n’est finalement peut-être qu’un rêve de projection hors de soi qui n’est au final qu’un retour à soi, aux origines du rien.
Ecrire, c’est rêver un retour à l’inconsistance et pourtant l’écriture existe par ce même effort qui nie sa propre fonction.
L’écriture s’écrit pour mieux se nier comme écriture. Béance. Aller-retour vers le néant pour tester les limites du mur de vide  et revenir ou mourir dans cet affrontement infini.
...
Au final écrire permet de se construire dans les limites improbables du monde, de circonscrire sa place par les mots, savoir jusqu’où l’on peut aller en prenant le chemin du langage comme itinéraire ontologique : on se constitue écrivain comme être de mots, dans l’inconsistance d’un effort perdu.
Expérience vertigineuse de l’indicible chant du monde.