Citations d' Alain Jouffroy- Sur les noms "propres" et les noms ''communs''. ""Je conjugue le mot “étranger” comme le plus rayonnant de tous les verbes : j’étrange, tu étranges... étranger la rue, (...)l’océan (...) les étoiles. Etranger les choses et les êtres, créer entre eux et nous une nouvelle distance, comme si nous devenions nous-mêmes un télescope (...)''

Publié le par Claire

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 Début du texte de Alain Jouffroy

..." J'ai toujours aimé les noms propres, tous les noms propres......par contre, j'ai toujours senti que, par rapport aux noms propres, les noms communs étaient incertains, suspects et même sales. ...Comme si leur usage inconsidéré pouvait me jouer des tours pendables, m'insuffler leur maladie, me contaminer. Très vite j'ai compris que, pour les employer sans se couvrir soi-même de leurs diverses saletés, il fallait donc les nettoyer....les nettoyer de leurs scories.

Le mot "saleté" lui-même m'a paru évidemment assez sale, et tout en nettoyant mon corps sous la douche...je me suis dit que je nettoyais simultanément mon corps et le mot saleté...

Le mot "savon" est d'autant plus sale qu'il épouse autant la saleté que le nettoyage.. Et puis le mot "serviette", le mot "éponge" et le mot "hygiénique", plus sale que beaucoup d'autres....A la limite le mot "merde" me semblait plus propre que beaucoup d'autres, parce qu'il implique l'initiale impérative "Merde!"(...)

Il existe un nom commun, par contre, qui résiste beaucoup plus longtemps à toute tentative de nettoyage, c’est le mot “étranger”. (...)  On désespère de pouvoir en venir à bout, et dans toutes les langues, tous les dialectes, même ceux, si nombreux et si divers, du Nigeria.

Mais j’ai finalement trouvé une solution à ce problème singulièrement insoluble. J’utilise le mot “étranger”, non plus comme un nom commun, mais comme l’infinitif d’un verbe.

Je conjugue le mot “étranger” comme le plus rayonnant de tous les verbes : j’étrange, tu étranges, nous étrangeons, etc.

Ou encore : étranger la rue, étranger le ciel, étranger l’océan et les étoiles. Etranger les choses et les êtres crée entre eux et nous une nouvelle distance, comme si nous devenions nous-mêmes un télescope.

Cela change tout ! Soudain, ce mot épouvantable, ce mot infernal devient presque divin – approche de très près la divinité et pas seulement dans l’expression, facile à inventer : “étranger la divinité”.

Il éclaire toute chose de la plus grande lumière, tel un phare gigantesque, dominant tous les mots, même les noms propres :

“étranger Jésus”, “étranger Rimbaud”, “étranger Ducasse”, étranger tous les noms de l’histoire, de la géographie, comme ceux de toutes les mythologies : étranger Toth, étranger Eros, étranger Ulysse, etc.,

ah ! ça allège beaucoup le poids de l’histoire ! On respire, enfin, dans l’éternité retrouvée !''

                                                                                        Alain Jouffroy

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