Extrait d'un article de Tommaso Meldolesi qui évoque un extrait de ''La bonne chanson'' de Paul Verlaine, ''dans le cadre des portières''. In ''Le chemin de fer entre XIXe et XXe s : manifestations de l’inquiétude (...) pendant le voyage en train (...)'', Conserveries mémorielles. lien journals.openedition.org suivi de l'incontournable lien verlaineexplique.free.fr de Michel Esnault
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Le paysage dans le cadre des portières du recueil La bonne chanson de Paul Verlaine expliqué
Le paysage dans le cadre des portières du recueil La bonne chanson de Paul Verlaine expliqué
Paul Verlaine 20 poèmes expliqués de tous ses recueils
20 poèmes expliqués de Paul Verlaine de ses recueils Poèmes saturniens, Fêtes galantes, Romances sans paroles et Sagesse
Chez Verlaine la perception du paysage se passe, parfois, « dans le cadre des portières » :
''Le paysage dans le cadre des portières
Court furieusement, et des plaines entières
Avec de l’eau, des blés, des arbres et du ciel
Vont s’engouffrant parmi le tourbillon cruel
Où tombent les poteaux minces du télégraphe
Dont les fils ont l’allure étrange d’un paraphe.
Une odeur de charbon qui brûle et d’eau qui bout,
Tout le bruit que feraient mille chaînes au bout
Desquelles hurleraient mille géants qu’on fouette ;
Et tout à coup des cris prolongés de chouette. —
— Que me fait tout cela, puisque j’ai dans les yeux
La blanche vision qui fait mon cœur joyeux,
Puisque la douce voix pour moi murmure encore,
Puisque le Nom si beau, si noble et si sonore
Se mêle, pur pivot de tout ce tournoiement,
Au rythme du wagon brutal, suavement'' La bonne chanson, 1870
Extrait de l'article de Tommaso Meldolesi
''La perception des images d’après la fenêtre est vécue par l’observateur : dans la Bonne Chanson, Verlaine évoque le paysage entrevu d’après « Le cadre des portières ».
Ses effets languissants retentissent comme des coups de clairon, ineffaçables, dans l’âme nostalgique et tourmentée du poète.
Nous assistons à un cadre impressionniste qui comprend l’ensemble des perceptions. A la vue s’ajoutent l’ouïe, l’odorat ainsi que des sensations liées aux sentiments et aux souvenirs du poète. C’est le cadre de la portière d’un train qui rend possible l’expression d’un langage nouveau.
Une étude systématique de ce poème montre le caractère dramatique de la vision : aux verbes « courir » « s’engouffrer » et « tomber » s’accordent respectivement l’adverbe « furieusement » ainsi que l’image du « tourbillon cruel ».
C’est la spirale de la cruauté qui hante l’âme du poète et qui se prolonge là où Verlaine passe d’une dimension purement visuelle à une autre auditive et olfactive.
Ce sont alors l’« odeur de charbon » et « l’eau » qui se joignent aux verbes « brûler » et « bouillir » conférant aux vers une apparence infernale.
A cela s’ajoutent d’autres visions inquiétantes : le « bruit que feraient mille chaînes » ainsi que les hurlements de « mille géants qu’on fouette / Et tout à coup des cris prolongés de chouette ». Cette dernière image va soudainement frapper la continuité temporelle précédente, constituée de coups répétés et obsédants.
Tout cela intervient sur l’âme du poète qui demeure cependant à l’abri de ces insinuations en raison du sentiment amoureux qui l’habite. Le temps est celui du poète et l’espace se mélange aux perceptions acoustiques et olfactives dans un « tourbillonnement cruel ». Le temps de la dimension individuelle, bercé « au rythme du wagon brutal, suavement » est donc important chez Verlaine, car il protège le poète de toute attaque extérieure qui pourrait l’endommager.
Les visions depuis la fenêtre d’un convoi prennent des apparences multiples et s’enchaînent les unes aux autres en un tourbillonnement continu et incessant face au regard admiré du passager.
Nous assistons chez les premiers voyageurs-écrivains à un mélange de crainte et d’attraction envers le monde en mouvement qui défile devant leur regard. Bercé-hanté par une réalité-rêve qui devient de plus en plus insaisissable à mesure de l’augmentation progressive de la vitesse de la marche, le voyageur assiste alors à un télescopage d’images, à une sorte de « sensations correspondantes » ( Baudelaire, 1872) entre les images du dehors et les impressions internes à l’esprit du passager qui se poursuivra dans les décennies à venir, jusqu’au commencement du XXe siècle.
À l’époque de Verlaine le rail était encore une nouveauté ; c’est la raison pour laquelle on a souvent l’impression d’avoir affaire à un sentiment d’angoisse et de hantise liée au chemin de fer. Différemment, quelques décennies après, Proust sait gérer avec beaucoup plus d’aisance les variations de temps et d’espace lorsqu’il se trouve en wagon.''
PS. Après Alfred de Vigny et avant Blaise Cendras, Valéry Larbaud, Appolinaire...
- Suite avec une analyse complémentaire - 7e poème du recueil : ''La bonne chanson''. 16 alexandrins répartis en 3 phrases composant 3 (ou 2) strophes 6/4/6 ou 6/10, aux rimes plates. ...Dans la première, les sensations visuelles prédominent. À la manière d'un peintre impressionniste, le poète décrit le fait que, dans un train qui roule, on ait l'impression que le paysage lui-même bouge et s'engouffre, comme ici, dans un tourbillon. En arrière plan ou en fond sonore, le mouvement du train, accentué par l'allitération des dentales. Avec des effets d'optique, de perspective : courbes/verticales/horizontales/obliques ...l'espace s'agrandit, concrétisant l'avancée haletante du train. Les éléments du décor se déforment (chute des poteaux, fils en accordéon). ...Dans la deuxième, on peut parler d'une rêverie à dominante musicale. Verlaine explore les sensations auditives, mais aussi olfactives. L'odeur du charbon qui brûle dans la locomotive, l'eau qui bout. Cette dernière introduit le dérèglement des sens chez les voyageurs emportés dans un univers inquiétant, infernal. La locomotive est ''personnifiée'' et mythologisée. Elle se démultiplie, devient une foule de géants qui hurlent et suent pour tirer les wagons (des galériens baudelairiens). La chaîne désigne le bruit métallique de l'engin mais aussi le lien douloureux entre deux points et des corps distants. ...Dans la troisième, ''tout cela'' change. Le contraste est brusque. Les sensations visuelles et auditives, sont présentes sous la forme d'un souvenir récent et agréable. Verlaine devient sentimental. Il a fallu le bruit insupportable pour que l'intériorité puisse advenir. Et le poète ''apparaît'' enfin, d'abord, en complément d'objet second ''me'', le complément d'objet premier étant ''tout cela'' qui représente en la discréditant/minimisant la suite d'impressions fortes qui le mobilisent, l'émeuvent, le neutralisent, puis seulement il émerge, devient ''Je'' en évoquant ''La blanche vision'', ''la douce voix'', ''le Nom'' en majuscule, il/elle est ''(si)noble'', ''(si) beau'' /belle. Mathilde qui s'appelle pour l'état civil Mauté de Fleurville n'est pas nommée par son prénom, mais plutôt par métonymie. Verlaine ne rêverait-il pas autant d'anoblissement que d'amour ? Les sensations épurées, discrètes que sa '' fiancée'', ''blanche'' donc ''pur[e]'' et innocente, fait naître chez lui de la joie. Elle peut-être va pouvoir le sauver...