Quelques notes encore... Eligibilité et ''droit à mourir en dignité" 1 Lien 1) journals.openedition.org/noesis pour l'article de Gérard Bensussan sur Emmanuel Levinas et la politique
Levinas et la question politique par Gérard Bensussan
Es-tu éligible ?
La question tombe, sèche, presque administrative. Éligible à quoi, au fait ? À ce fameux “droit à mourir dans la dignité”.
Ce mot — éligible — m’arrête. Il porte en lui une étrange torsion : un sujet invisible, contenu dans un “tu” qui s’adresse à quelqu’un qu’on ne voit pas. Qui parle, ici ? Les journalistes-transmetteurs ? Les experts du débat public ? Une voix collective qui s’autorise à trier les vies ?
Je croyais que l’éligibilité relevait de l’élection : une liste, un vote, un geste qui désigne celles et ceux qui représenteront les autres. Un mouvement vers la visibilité. Mais non : dans ce contexte, le terme renvoie plutôt à la capacité d’une personne à remplir certains critères — ceux qui concernent l’embarras, la gêne, la charge qu’elle infligerait à ses proches, puis de cercles en cercles, à la collectivité entière.
Et puis, si c’est un droit, pourquoi faudrait-il être élu ? Et puis, mourir, c’est notre condition depuis notre naissance. Et puis, la dignité… c’te question.
Car dire qu’on peut “mourir dans la dignité”, c’est déjà supposer qu’on peut la perdre, cette dignité — que la souffrance, la dépendance, la non-conformité aux standards du moment nous en priveraient. Mais si cette “dignité humaine” n’était qu’un mythe ? Claude Lévi-Strauss le suggérait déjà en 1973.
Ce qui affleure en filigrane, peut-être, c’est une réponse adressée à l’Humain qui se croit très malin, très supérieur, très “élu” par essence. Celui qui s’accorde un statut particulier au-dessus des animaux, des vivants non-humains, de tout ce qui marche à quatre pattes, vole ou rampe. Celui qui envoie à l’abattoir pour se nourrir, chez le vétérinaire pour abréger la souffrance (et la sienne), ou qu’il écrase par peur d’être piqué ou simplement gêné.
Ça a un nom, cet égocentrisme vaniteux : le spécisme. Et il mérite qu’on le secoue un peu.
L’antispécisme, lui, s’inscrit dans le post-humanisme : une critique de l’humanisme moderne, universaliste, qui propose de déhiérarchiser les vivants et leurs environnements. Une tentative pour penser l’humain autrement que comme centre du monde.
Rousseau, puis Lévi-Strauss, ont nourri cette réflexion. Ce dernier écrivait : “N’est-ce pas le mythe de la dignité exclusive de la nature humaine qui a fait essuyer à la nature elle-même une première mutilation, dont devraient inévitablement s’ensuivre d’autres mutilations ?”
Nous y sommes peut-être : aux mutilations dernières. L’homme-humain, au nom de l’humanité, supprime radicalement l’homme-humain qui dérange — pour installer, au bout du compte, une sorte d’universalisme planétaire de la compassion et de l’amour.
Mais à quel prix ? Et surtout : qui décide de l’éligibilité à cette compassion ?
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