Lucien NOULLEZ Bible et poésie, deux paroles aimantées par le sens

Publié le par Claire

                                                       http://www.citeaux.net/collectanea/noullez.pdf

* ** Conférence donnée en 1995. L’auteur, né à Bruxelles en 1957, est enseignant, poète et critique littéraire. 

      C’est la force des livres: ils sont les miroirs immobiles dans lesquels les temps qui passent viennent tour

à tour se mirer.


 

       Ascèse de la lecture qui recentre et dilate celui qui s'y livre.

 

« Qu’espérons-nous, nous qui lisons? », demande  Maurice Blanchot.

Il  atteste le lien entre la pratique de la lecture et l’émergence d’une espérance mystérieuse.

 

 

 Si je suis poète – ou, plus exactement, si j’espère le devenir – c’est, avouons-le, par pure contagion, puisque la seule lecture de la poésie m’a révélé le désir d’en écrire…

 

Quant au critique littéraire, il n’a d’autre ambition à son tour que de témoigner du bonheur d’avoir lu[...]

[...]  éloge du bégaiement puis[...] définition de la poésie... d’emblée ... indéfinissable...

 

               Paul CELAN, La rose de personne, Le Nouveau Commerce, 1979

 Éloge du bégaiement

S’il venait,

venait un homme,

venait un homme aujourd’hui, avec

la barbe de clarté

des patriarches∞∞: il devrait,

s’il parlait de ce

temps, il

devrait

bégayer seulement, bégayer,

toutouttoujours

bégayer

 

 [...]La Bible bégaye et, dans un premier temps, elle rend muet. Un livre bègue, une immense lallation, voilà comment nous apparaît l’Écriture aujourd’hui.

[...]À une culture éclatée, la nôtre, où le télescopage des signes a rendu vacillantes les notions mêmes de temps et d’espace, répond un ensemble de textes réputés saints dont le moins qu’on puisse dire est qu’il n’évite pas le morcellement, l’incohérence, la contradiction même.

 l’histoire (le temps) est convoquée par la géographie (l’espace) au sein de récits qui cherchent moins à être plausibles qu’à laisser retentir des significations liées aux lieux et à la mémoire historique. 

L’interprétation des récits se révèle dès lors toujours hasardeuse, toujours soumise à révision.

C’est la force des livres: ils sont les miroirs immobiles dans lesquels les temps qui passent viennent tour

à tour se mirer.

Lorsque des récurrences sémantiques nous assaillent en cours de lecture, rien ne dit

qu’il nous soit possible d’en venir à bout. Rapprocher les temps et les lieux ouvre donc de multiples voies.

Le désir de comprendre  bute sur l'infini des échos,  sur le bégaiement produit par ces textes, donnés comme incohérents, répétitifs, contradictoires.=>étonnement,  désordre, inquiétude et  jubilation.

 

La Bible bégaye donc, si l’on veut, et, de Moïse à Isaïe, de Jérémie à Jonas, qui tous d’une manière ou d’une autre s’avouent blessés dans leur parole, elle n’est pas affaire de beaux parleurs.

Mais elle bégaye aussi dans son propre déroulement.  anamnèse, souvent explicite, comme si la nouveauté ne pouvait s’y faire jour qu’au prix d’un ressassement infini. Quelle nouveauté ? C’est ce que je me propose

d’éclaircir un peu à présent.

La violence vient toujours d’une mutilation de la complexité, d’une réduction des données.

contre la violence de l'univocité des textes : l'entrechoquement des récits entre eux. fractures, césures. Espace entre le livre et les lecteurs. Silence. L'essentiel est toujours à dire dans le tâtonnement.

Le concept de sainteté accolé à un écrit postule une vitalité de cet écrit dans l'avenir de ses lectures

Un texte lu revient à son auteur chargé d'un sens nouveau, plus beau...

                                                        Différence entre mystère et énigme.

Une énigme se propose à nous comme l’objet d’une élucidation, l’occasion d’un travail sur la découverte d’un sens caché, mais clair... irrite ceux qui n’en ont pas la clé ou tisse entre initiés un sentiment de connivence.

Une parole mystérieuse, elle, ouvre le sens à l’infini.

Le mystère se présente à nous comme une convocation à entamer un travail sur le sens, dont on devine qu’il ne sera jamais achevé.

Parce qu’il est recherche de la beauté, fruit d’une imagination qui va au-delà du quotidien, l’art est par nature une sorte d’appel au Mystère. 

"Même lorsqu’il scrute les plus obscures profondeurs de l’âme ou les plus bouleversants aspects du mal, l’artiste se fait en quelque sorte la voix de l’attente universelle d’une rédemption. " Jean-Paul II

 

Publié dans citations. Notes.

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