''L'angoisse'', sonnet de Paul Verlaine : Lecture des tercets. 2 Liens : 1) avec Les poèmes Saturniens (Livre de Poche). Edition commentée et annotée par Martine Bercot ; 2) L'actualité Verlaine N°13

Publié le par Claire Antoine

''L'angoisse'', sonnet de Paul Verlaine : Lecture des tercets. 2 Liens : 1) avec Les poèmes Saturniens (Livre de Poche). Edition commentée et annotée par Martine Bercot ; 2) L'actualité Verlaine N°13
''L'angoisse'', sonnet de Paul Verlaine : Lecture des tercets. 2 Liens : 1) avec Les poèmes Saturniens (Livre de Poche). Edition commentée et annotée par Martine Bercot ; 2) L'actualité Verlaine N°13

L’ANGOISSE

1.Nature, rien de toi ne m’émeut, ni les champs
Nourriciers, ni l’écho vermeil des pastorales
Siciliennes, ni les pompes aurorales,
Ni la solennité dolente des couchants. 

5.Je ris de l’Art, je ris de l’Homme aussi, des chants,
Des vers, des temples grecs et des tours en spirales
Qu’étirent dans le ciel vide les cathédrales,
Et je vois du même oeil les bons et les méchants.

9.Je ne crois pas en Dieu, j’abjure et je renie
Toute pensée, et quant à la vieille ironie,
L’Amour, je voudrais bien qu’on ne m’en parlât plus.

12.Lasse de vivre, ayant peur de mourir, pareille
Au brick perdu jouet du flux et du reflux,
Mon âme pour d’affreux naufrages appareille.

   (La totalité de la lecture se trouve dans le dernier numéro de juin 2022 de la Revue L'actualité Verlaine, N°13)

Entre quatrains et tercets, le « bon » poète doit exécuter un « tournant » avant d’en arriver au vers de « chute », le trait final, le quatorzième.  Verlaine explicite maintenant, à l’écart des clichés, abandonnés, les soubassements de ce qu’il a évoqué dans les quatrains. Il les fait remonter à la surface. 

 Remarquons que l’ensemble du poème est bâti sur les 5 rimes suivantes : -/an/ - /al(e)/ - /i(e)/ - /lu/ - /areill(e). Et qu’il manque un [o] pour que les voyelles soient au complet. C’est cette voyelle [o] qui va être portée par le mot « ironie » à la fin du vers 10 et qui va percuter tous les mots où on entend ce [o] en particulier ceux qui se trouvent en abondance dans le premier quatrain (« écho », « pastorales », « aurorales », « solennité », « dolente »). L’ironie, fait aussi entendre à la rime cette fois, le [i] du rire moqueur à proximité du reniement : « Je renie ».

Le vers 9 comporte trois propositions indépendantes, l’une juxtaposée et l’autre coordonnée, ayant chacune trois verbes différents, performatifs - ils valent pour des actions - au présent de l’énonciation. Leur sujet est encore « Je ». La vérité advient et elle est radicale. Le poète transforme des formules, qu’il   décharge de leur poids sacré, dans une sorte d'aveu public d'athéisme… poétique. La négation est de retour. Elle lance, dans le premier hémistiche, un credo négatif qui va crescendo dans le deuxième avec l’emploi de verbes tonitruants, « j'abjure et je renie » qui expriment en eux-mêmes une coupure douloureuse, en référence, enfin, au titre en majuscules : L’ANGOISSE.  Mais il faut attendre le rejet du vers 10 pour que l’acte renégat quitte le religieux et atteigne le monde des idées, du concept (« Toute pensée »). Si l’on considère que le seul moyen de surprendre la pensée, et de la traduire, c’est le langage, nous comprenons   que Verlaine interroge, en fait, les pouvoirs de celui-ci. 

Puis comme un rajout, ce dont on n’évoque l'existence qu'à la fin, pour dire peut-être, ce qui aurait pu être dit dès le début, mais qui alors n'aurait pas fait poème, s’introduit « l'Amour », celui dont on parle dans les sonnets de la Renaissance et dans les poèmes romantiques, pas forcément celui qu'on "fait". L'Amour avec sa majuscule est en tête de vers, mais le groupe nominal qui le précède, mis en évidence par la locution prépositive « quant à » le qualifie de "vieille ironie"...J'hésite sur le sens à donner à ce groupe nominal...Il est peut-être à comprendre dans le sens socratique, (après tout, l’ironie est « vieille »…),  de "feindre l'ignorance, pour interroger et faire émerger la vérité". Mais c'est aussi une manière de railler, en faisant entendre ce que l'on dit, par antiphrase. Verlaine veut-il vraiment qu'on ne lui parle plus d'amour, ou de « cet amour-là » depuis que sa cousine, presque sœur tendrement aimée, Elisa, s’est mariée ? Ce vers 11 ressemble à une coquetterie (grinçante)...Un parnassien peut-il, sans se renier poétiquement, s’abandonner à ses états d’âme ? Le premier et seul mode conditionnel, le subjonctif imparfait, unique aussi avec son accent circonflexe...Le vers est pour l'instant en suspens, orphelin dit-on...  Il faut, pour lui trouver son "presque même à la rime", passer au dernier tercet qui évoque les conséquences (ou les causes ?) personnelles et plus intimes de ses reniements.

                                   12. Lasse de vivre, ayant peur de mourir, pareille                                13. Au brick perdu jouet du flux et du reflux,
   14. Mon âme pour d'affreux naufrages appareille.

Lassitude, peur...  Le champ lexical s’obscurcit. Le premier mot du vers 12 est un adjectif au féminin, « Lasse ». "Je" serait-il une femme ? Il faut attendre pour que le sujet, précédé par deux vers composés de trois « propositions appositives » dont la longueur s’amplifie, 4/6/14 grâce à la bascule du rejet, se dévoile enfin, en différé, en tête du dernier vers...Il s'agit de "l'âme"- « Je » a disparu - de celui qui, anima et animus, renie Dieu, l'Homme et l'Amour...Et c'est évidemment une âme damnée, perdue, jouet des circonstances…Car qu’est-ce qu’une âme quand ni Dieu ni l’Amour n’existent ? Mais voilà qu’elle « appareille », dans le vers de chute, telle une anticipation du bateau ivre, « pareille » à un « brick », par définition aisément manœuvrable, qui pointe par le [i] double du mot « ironie », vers le choix à faire entre le « vivre » (quand il s’apparente à une série de convenances) et le « mourir » (de celui qui a peur de se jeter à l’eau…).

Le dernier tercet me semble être globalement placé sous le signe de l’analogie contrariée entre le sens qui évoque un état d’âme désespéré et la forme qui est le langage. Il y a une volonté d’exprimer la discordance, la difficulté, l’impossibilité de faire cliché, joli, lisse. Nous avons affaire au boitillement dont certains parlent pour décrire « la manière verlainienne ».  Prenons comme dernier exemple détaillé le premier hémistiche du vers 12 : « Lasse de vivre, ayant… ». La virgule placée après « vivre » entrave l’élision du [e]muet qui est pourtant prioritaire, et dans ce cas [vr’] appartient au participe présent « ayant » : on entend [vrayant], et pourtant il faudrait faire entendre également cette demi-pause…  Quant à la règle de la versification elle est transgressée par la césure qui passe entre les deux parties d’une locution verbale. Comment interpréter cette « peur » qui commence sa descente aux enfers, de l’autre côté de l’hémistiche ?    

Et que penser du fait qu’on ne retrouve aucun son [o] dans cette strophe ? La lettre est présente mais ne s’entend pas, dans « mourir » et « jouet », de la même façon qu’elle n’est pas à la rime. L’ironie n’existe pas complètement, sa voyelle centrale manque. Et peut-être « l’Amour » a-t-il existé ? 

                                                             Pour une fin ouverte…

Le titre « l’ANGOISSE » interpelle. Un sentiment qui concerne, a priori, les interrogations d’un parnassien sur ses relations à la production poétique et à l’impassibilité. Le poème va (re)présenter, dans le lieu imaginaire qui est le sien, des « lieux communs » dont le poète voudrait, c’est ce qu’il écrit, qu’ils disparaissent de sa vue et de son esprit, mais qui, en entrant dans ses vers, vont être réhabilités, comme source de rêveries, lieux principaux de la mise en place des préalables à une aventure poétique et humaine peu rassurante, au-delà du Parnasse. Verlaine cherche un passage étrange, mettant en tension ironie et mélancolie, acceptation et refus, avec la juxtaposition et la dénégation comme principes pour faire durablement « Vibrer l’âme ».

Au terme de ce dialogue avec un poème complexe, au cours duquel j’ai tenté de suivre quelques-unes des pistes offertes à la fois par la forme et le sens, je ne peux que conclure au génie poétique de Verlaine qui s’adapte parfaitement au sonnet. En 1866, déjà, à 22 ans, il montre une telle maîtrise des règles prosodiques qu’il en joue à son aise et crée ainsi une complicité avec chacun de ses lecteurs. Il y a ce qu’il cache et ce qu’il montre, ce qu’on entend et qu’il nie, ce qu’il rejette et qu’il fait émerger malgré tout… Une approche à la fois parnassienne dans la rigueur et l’imperméabilité affichée aux problèmes autres que « poétiques » et symboliste dans l’idée d’un sens caché et plus intime que l’on découvre, fugacement, tout entier grâce à un mot, un son, un reflet, que l’on remet en jeu à la strophe suivante …Sans compter la présence de l’ironie, fondée sur l’antiphrase qui assume les « contresens » … Et c’est vertigineux  !