Lecture en liberté... Balade expansive dans le ''Chant de Sapho au bûcher d'Erinne'', poème d'Amable Tastu

Publié le par Claire Antoine

1. Portrait d'Amable Tastu 2. La ronde des Muses par Caroline Antoine1. Portrait d'Amable Tastu 2. La ronde des Muses par Caroline Antoine

1. Portrait d'Amable Tastu 2. La ronde des Muses par Caroline Antoine

 Elégie1

Chant de Sapho au bûcher d'Erinne

Fragment du poème d’Erinne
Vous qui passez près de ce monument baigné de larmes, quand
vous descendrez chez Pluton , dites-lui : Dieu des enfers, que tu
es jaloux de la beauté !

ÉRINNE.

 

Heureuse, ô jeunes Lesbiennes,
La prêtresse du dieu des vers,
Dont les vierges Ioniennes,
Seules, inspirent les concerts !
Heureuse celle qui sommeille
Avant le moment où s’éveille
L’erreur, mère des longs regrets ;
Celle-là meurt digne d’envie,
Qui laisse après soi dans la vie
Des chants purs comme ses attraits.

Pleurez, vierges, pleurez la fille de la lyre
Qui redemande en vain d’un noble et pur délire
Le songe évanoui ;
Celle pour qui la honte à la gloire est unie,
Qui de tout son bonheur a payé son génie ,
Et n’en a point joui ;
Celle qu’atteint l’envie et sa langue mortelle :
Mais ce n’est point Érinne, hélas ! ce n’est pas elle !

Chaste vierge, nouvelle amante,
L’hymen réclamait ses appas,
Et j’ai vu sa tête charmante
Flétrie au souffle du trépas.
Brisant ta chaîne commencée,
De ton sort, belle fiancée,
Si Pluton se montre jaloux,
Du moins ton ombre2 consolée
Sentira sur le mausolée
Tomber les pleurs d’un jeune époux.

Celle qu’il faut pleurer, autrefois sans rivale,
A cherché le bonheur à la clarté fatale
De l’amoureux flambeau.
Elle aima sans mesure, et ne fut point aimée.
Du courroux de Vénus, lentement consumée,
Elle marche au tombeau,
Où ne la suivra point une larme fidèle
Non, ce n’est point Érinne, hélas ! ce n’est pas elle !

Elle a passé comme l’aurore
Qui fuit au sommet des coteaux,
Comme la voix triste et sonore
Du cygne entraîné par les eaux,
Comme la fleur de Cythérée,
Quand les heures de la soirée
Découronnent son front vermeil,
Ou comme la source argentée
Dont l’eau faiblement agitée
S’épuise aux rayons du soleil.

Celle qu’il faut pleurer, celle-là souffre encore,
Mais elle attend son heure3, et peut-être l’implore.
Elle a vu dans la nuit,
Sur son lit qu’entouraient de sinistres présages,
Les Muses tristement pencher leurs beaux visages,
Et quand le jour s’enfuit,
Il sort des flots glacés une voix qui l’appelle.
Non, ce n’est point Erinne, hélas ! ce n’est pas elle.

[1] L’élégie est associée au thème de la passion amoureuse, au service de Vénus. S’il y a tristesse, c’est parce que l’amour le plus souvent donne naissance à des sentiments malheureux. Les élégiaques n’ont pas toujours bonne réputation, d’autant plus qu’ils jouent avec l’autobiographie peu appréciée dans la mesure où il fait émerger un point de vue individuel qui s’accompagne en général d’une vision critique de la société.  [2] Par les « ombres » myrteux elle trouvera alors le repos. Cf. Ronsard, « Sonnet pour Hélène ». Le myrte est l'un des symboles de Vénus et de la beauté. L’« ombre » est un entre deux, ni corps ni âme, enveloppe qui permet la descente aux Enfers. Cf l'Eneide de Virgile. Enée, descendu aux Enfers, voit, dans un bois de myrte, les ombres de ceux qui sont morts d'amour. [3] Sapho ne sait pas (mais Amable si…) que Properce existe et qu’il chante l’amour violent et sincère d’un cœur qui aime et qui souffre. Les aléas d'une passion incontrôlable conduisent à la souffrance et à la mort. Le poète finit par atteindre une paix relative, une stabilité qu'il trouve dans la fides qui renvoie à l'honneur, au respect de la parole donnée, à la confiance mutuelle. 

Extraits de la lecture-commentaire du poème ( sans les notes ni les encarts explicatifs)  

    « Et moi, je suis femme entre les femmes ! » Paul Claudel

Dans la poésie lyrique, une créature aimée est forgée par l’imagination du poète pour lui inspirer des vers. C’est une image, à laquelle le poète sculpte, à la manière de Vulcain, le mari jaloux et humilié de Vénus, qui pourtant ne peut se passer d’elle, un corps de mots. C’est le désir érotique et artistique du poète qui transforme en matière cette femme de rêve et la fait advenir à l’existence.                                                      

Amable, en 1826, incite les lecteurs à chanter ou à pleurer deux types d’aventures amoureuses et deux types de renommée qu’elle met en tension : celle d’Erinne et celle de Sapho. Deux sortes d’exhortations entrainent les lecteurs vers une lecture agréable, plaisante en y intégrant un questionnement sur la place des femmes poètes, et du mariage dans la société.

Amable, Sapho et Erinne - Démystification et irrévérence - Jalousie de Sapho

 

« Chant de Sapho au bûcher d’Erinne »

Histoire d’amours et de reconnaissance

Flammes et cendres pour un ironique et triste tombeau poétique 

 

La pratique des arts des Muses, figures de l’adolescence et de la beauté féminine, écarte, par le chant, vieillissement et mort et permet la perpétuation de la mémoire.  Amable recompose, à sa façon, à la fois la figure de Sapho, symbole de la poétesse grecque, à laquelle elle cède la parole, et celle d’Erinne, poétesse et héroïne contestée. Leur art est actualisé et latinisé. Elle inscrit l’histoire de Sapho et d’Erinne dans la fonction poétique et l’adapte à la sienne ainsi qu’à celle de ses contemporaines en poésie qu’elle fait entrer dans la chaîne des poètes. Par la médiation des deux poétesses, elle choisit, ainsi, de mettre l’accent sur la souffrance de la femme trahie dans ses désirs conjoints d’amour et de gloire. Au début étaient la mort, le silence et les larmes. 

                                                                            Ironie du sort

Le poème est précédé d’une exergue qui reprend en l’adaptant, le fragment d'une épigramme/épitaphe, gravée sur la pierre d’un monument funéraire. Elle est attribuée à Erinne, laquelle veut retenir l'attention d’un passant-lecteur sur le sort malheureux de son amie d’enfance Baucis, morte au lendemain de ses noces. Erinne mourra jeune aussi, un an après Baucis, la veille de son mariage.

                                   « Vous qui passez près de ce monument baigné de larmes, quand vous descendrez chez Pluton, dites-lui : Dieu des enfers, que tu es jaloux de la beauté !"

Elle enjoint fermement au passant de manifester de la pitié envers Baucis, et de parler au dieu des morts latin, Pluton, alors qu’Erinne s’adressait à Hadès.  La parole exclamative anticipe sur la mort (prochaine et certaine …) du passant. Pluton est jaloux, tout comme Vénus, de cette beauté qui provoque l’amour. Sans oublier tous ceux qui seront, selon le mythe, jaloux de la gloire littéraire de Sapho : « Que tu es jaloux de la beauté ! », beauté de l’esprit, pour Sapho dont on dit qu’elle n’était pas très belle. L’exclamation marque la surprise, la consternation ou la colère, autre sentiment dont Vénus est parfois victime également. 

Tout est ambiguïté et ambivalence dans l’histoire de Sapho/Sappho. Amable s’appuie sur une tradition qui fait d’Erinne sa contemporaine et son égale en talent, mais qui pouvait aussi devenir son contre modèle idéal, puisque sa réputation n’était pas, selon les sources les plus connues au moment où Amable écrit son poème, teintée d’érotisme

Ce sont des abstractions, deux fantômes de femmes poètes « prophètes » s’exprimant devant des monuments funéraires (Erinne devant celui de Baucis, Sapho devant celui d’Erinne).  Amable les oppose toutes les deux. Erinne représente la poésie pure et l’abstinence sexuelle. Il est possible qu’Erinne ait eu autour d’elle, tout comme Sapho, un cercle poétique.  

L’inscription sur le tombeau (urne qui des cendres des morts garde le mince lot) demande au passant de s’arrêter un instant pour penser au défunt. Elle lui énonce ce qu'il est invité à dire. Face au tombeau de la défunte Baucis, nous sommes invités à prendre la parole pour dire « tu es jaloux, Hadès ».

  La parole exclamative moralisatrice « Dieu des enfers que tu es jaloux de la beauté ! » doit être proférée au Dieu des morts latin, Pluton, par le passant, sommé de manifester de la pitié envers Baucis, et à la demande d’Érinne, par l'entremise d'Amable.        

                                                           Association écriture (chants) et beauté (attraits)

                                                                       Sappho, Erinne et Amable

                             Entre les étoiles éternelles et l’abîme sans gloire et sans amour

 Amable annonce une prosopopée un poème où Sapho symbole de « La poétesse », de la capacité qu’a traditionnellement la poésie à rendre immortels ceux qui la pratiquent, pleure devant le monument funéraire, l’urne dans laquelle se trouvent les cendres d’Erinne, une de ses disciples et amie. 

Nous assistons à un dialogue entre une Sapho venue des livres et Amable Tastu. Amable écoute Sapho « pleurer » Erinne devant ses élèves et disciples ; là encore c’est un motif traditionnel que l’on trouve déjà chez les poètes élégiaques latins.

Sapho se présente comme paradoxale, animée de sentiments contradictoires. Amable propose une confrontation entre le portrait qu’elle fait d’Erinne, symbole de la capacité qui lui est conférée par la poésie et par la « pureté » de ses sentiments - en ce sens qu’elle n’est pas tombée (« honteusement ») follement amoureuse d’un homme indifférent qui l’a repoussée, mais qu’elle devait se marier à un homme qui la pleurera - à atteindre une félicité surhumaine et celui que Sapho fait d’elle-même, d’une poétesse désespérément malheureuse et consciente de ses limites. Sapho contrevient à la loi poétique :  L’amour « fou » ne se dit pas de façon transparente au risque de devenir une poétesse d’un « mauvais genre » qui, contre toute la tradition, réclame le droit d’aimer et de le dire.

                                      Amable relie les extrêmes. Poésie et Amour

                                                         Le passé en filigrane 

Amable et le lecteur, d’abord du XIXe siècle, puis d’aujourd’hui vont eux aussi passer devant « ce monument » qui nous est désigné, où souffrance, doutes et volonté de pointer les responsabilités sont confrontés. Comme dans de nombreux poèmes d’Amable, le matériau y est, à mon sens, travaillé ironiquement.

Aux antipodes de la visibilité publique de l’édifice monumental, ce tombeau poétique ne pourrait-il être le signe de la volonté d’Amable de donner à voir poétiquement la réalité du « petit côté des choses ».  Son œil et sa plume privilégient la mise en valeur des passions premières comme l’ambition/le désir de gloire et l’amour mais aussi et surtout celles qui portent l'humain à l'intrigue et aux rivalités. En quête de vérité, elle rompt l’harmonie universelle hypocrite, prônée par les poètes hommes et continue à se montrer assez cynique et désillusionnée. La Sapho qu’elle nous donne à voir est bien « humaine » !                                                

Elle joue avec la respectabilité des références antiques et les fantasmes homoérotiques de ses contemporains, devenues des vérités à demi-effacées susceptibles de révéler une réalité secrète. 

L’œuvre d'Amable se veut explicitemen un prolongement de celle de Mme Dufrénoy (1765-1825). Le jour de son mariage, elle a 21 ans,  cette dernière aurait d’ailleurs, pour elle, rempli le rôle de mère et  écrira : « Tastu était brillant d’allégresse ; Amable ne regardait jamais son nouvel époux, mais elle portait tour à tour ses regards sur chacun de nous avec ce doux sourire qui semblait nous dire : Je suis sûre d’être heureuse ! »  

                                    Erinne, une héroïne en 30 octosyllabes répartis en 3 strophes

Chant de Sapho à celle qui hélas ! ne mérite pas nos pleurs. Ce n’est pas sa mort à elle « qu’il faut pleurer »…mais bien la vivante impure et controversée Sapho, touchée à mort par une indigne envie

Erinne est chantée dans sa splendeur de prêtresse du dieu des vers, aux chants purs « chaste vierge », « nouvelle amante » « belle fiancée » « digne d’envie », qui comme la rose de Ronsard s’est épuisée feuille à feuille au rayons du soleil…Comme le dit le titre, …Erinne est « au bûcher », tandis que « Sappho (…) brûle ». 

Ce qui est refusé à Erinne se dit en trois strophes de 8 alexandrins, clôturées par un refrain. Elle est violemment expulsée de l’univers de souffrance et d’opprobre de celle à laquelle il faudrait accorder des larmes. Et celle-là, c’est Sapho elle-même, « la fille de la lyre », qui raconte ses déboires et son passage irrémédiable de la ligne qui l’a fait entrer dans le royaume de l’erreur du froid du mal et de la médisance.   

L’histoire de la Sapho hellénique et de sa pseudo disciple ne serait là que comme trace problématique et paradoxale : Collision entre la lumière « de l’amoureux flambeau » et l’ombre consolatrice du marbre du mausolée, « digne » (…) d’« inspir[er] » des « concerts ».

                                                                    Comment lui rend-elle hommage ?

                                                                               Dramatisation

S’opposent dans le poème, par la voix de Sapho, en dizains et huitains, les destins d’Erinne et de Sapho elle-même. Toutes les deux poétesses talentueuses à la réputation flatteuse, et prêtresses, contemporaines : L’une morte à 19 ans, vierge et l’autre à la réputation teintée d’érotisme. Erinne apparaît comme un contre-modèle de Sapho.  Sont évoquées en alternance Erinne (strophes 1,3 et 5) et Sapho (antistrophes 2, 4 et 6).

Le poème, dans sa forme, exprime à la fois la discontinuité de l’amour pour la beauté lumineuse et la filiation de toutes les poétesses au destin poétique malheureux.

Il ne s’agit pas, pour Sapho, de pleurer véritablement la mort, la disparition de la jeune Erinne. Le poème démarre en fanfare ! : « Heureuse ». Entre épithalame et chant funèbre.  Mais il contient d’emblée une sorte de menace, de mise en garde, induite par l’adjectif « seules » isolé au début du vers 4. En effet, il y a une condition au bonheur, c’est celle d’avoir, comme Erinne, été « pure », naïve, celle d’être morte avant « l’erreur », avant la chute. Or est-ce un bien de rester « naïve » ? 

                                                                                        La désolation élégiaque   

« Le chant d’amour » va globalement assumer une fonction temporelle : entre avant et après la vie aux choix irrémédiables. Dans les dizains la poésie assurerait à la jeune beauté d’Erinne un au-delà des aléas de la mortalité ; par opposition, dans les huitains, la poésie ayant perdu sa luminosité, bute sur le désir d’un retour en arrière et donne à voir la tragédie qu’est la vie pour quelqu’un qui a cédé à la passion amoureuse. 

                                                                                     Dénégations

                                                                          Dire ce qu’on ne dit pas

Nous sommes donc face à 6 strophes où alternent dizains et huitains formant des couples de strophes fermées par un refrain où l’on retrouve Erinne, celle dont une citation a été donnée en exergue. Et par trois fois la poète (si c’est bien Sapho qui chante) nie que ce soit d’elle dont on parle : « Mais ce n’est point Érinne, hélas ! ce n’est pas elle ! »

Dénégation introduite d’abord par la particule adversative « Mais »,  remplacée et renforcée par l’adverbe de négation « Non » qui se détache en tête de vers. L’erreur d’interprétation est signalée avec insistance. En effet, « le refrain » rompt par la certitude qu’il contient  avec la tonalité générale de la strophe élégiaque.

Sapho reprend la fermeté de ton des dizains pour ajouter une nouvelle ambiguïté avec l’interjection « hélas » apposée à Erinne au centre du vers et reliée par un jeu de sonorités en [é] et [è] qui la fait résonner, tout en l’écrasant entre deux négations. Erinne doit disparaître !  

                                                                     Pourquoi « Hélas » ?

 Ce n’est pas elle qu’il faut pleurer, c’est moi. Le refrain répond aux premiers vers "Heureuse (…) la prêtresse du dieu des vers". Et si ce n’est pas d’Erinne dont on parle, de qui parle-t-on ? ( à suivre) 

 

 

En voici la conclusion tandis que la lecture dans son intégralité se trouve dans un petit opuscule intitulé "Amable Tastu et le "Chant de Sapho" Collection : Les lectures de Claire Antoine. (Référence au bas de l'article)Mais si vous le souhaitez, je peux vous envoyer le texte  en pdf. Contactez-moi, dans ce cas, par message overblog.  

 

Ainsi prend fin le poème qui montre une Amable Tastu à la technique versificatrice complexe et redoutable, sur fond de posture ironique.

 

                                               Essai miné de la construction d'une figure de femme poète

                                                                                     « Au-delà du genre »

Dans la plupart de ses poèmes, Amable semble  tentée, plus ou moins explicitement, par le silence. [1]  Toutefois l’espace qu’elle cherche à fonder, en adoptant des formes poétiques qui contribuent à l’exclure, se présente comme un entre-deux où elle veut, en quelque sorte, imposer de nouvelles règles qui permettraient de donner de la consistance et de la valeur au conflit personnel auquel elle ne cesse de revenir. Ce faisant, ce qu’elle recherche en le tirant du côté des petits côtés égoïstes et frileux de la nature humaine, ressemble, aux yeux de ses contemporains masculins[2], à un lieu de « féminité » en demi-teinte, non abouti et « sournois…[3] », qu’ils refusent et stigmatisent, au nom de « la pure » tradition poétique qu’ils représentent, bien entendu. Mal à l’aise, parce que ces règles ne lui convenaient pas tout à fait, avec un genre qu’elle connaissait à la perfection, elle aurait voulu être écoutée par ceux qui détenaient les clés de la légitimité. N’ayant pas pu forcer le barrage, malgré une lutte d’une dizaine d’années, elle a fini par renoncer à  trouver des formes et des genres poétiques adapté·e·s à ses aspirations.  

 

En rendant hommage à Sapho qui elle-même le fait pour Erinne c’est comme si elle mettait toutes les poétesses sous leur triple « protection ». Or, la mythique Sapho drainant avec elle des questions biographiques et artistiques qui ne cesseront, au fil des siècles, d’interpeler les poétesses et leurs lectrices, est présentée par Amable comme quelqu’un de profondément divisé et de profondément humain, quelqu’un que, comme le dirait Ovide en substance, ses forces ne soutiennent plus dans ses chants poétiques trop douloureux pour qu’ils soient véritablement artistiques. Sapho n’est ni universelle ni conquérante, chez lui non plus. Elle n’est pas le héraut de l’humanité, dont l’ancrage serait celui d’un « monde céleste au-delà de l'horizon ». Et pourtant …Elle défie les siècles. Aux antipodes de la visibilité publique de l'édifice monumental, ce tombeau poétique ne pourrait-il pas être le signe de la volonté d'Amable de donner à voir poétiquement la réalité du "petit côté des choses". Son œil et sa plume privilégient la mise en valeur des passions premières[4] comme l’ambition/le désir de gloire et l’amour mais aussi et surtout celles qui portent l'humain à l'intrigue et aux rivalités. En quête de vérité, elle rompt l’harmonie universelle hypocrite, prônée par les poètes hommes et continue à se montrer assez cynique et désillusionnée.   Amable joue avec la respectabilité des références antiques et les fantasmes homoérotiques de ses contemporains, devenu·e·s des vérités à demi-effacé·e·s susceptibles de révéler une réalité secrète.  Elle semble cependant choisir (si l’on se réfère à ses sources) comme la plupart des romantiques, de mettre l’accent sur une Sapho hétérosexuelle, sans exclure l’idée de relations lesbiennes entre Sapho et Erinne. Quoi qu’il en soit, le mariage et la sexualité sont nettement discrédités.

Les poétesses lucides, porteraient un fardeau très lourd, puisqu’avec tout leur indéniable talent, leur capacité à aimer, follement, - des qualités revendiquées par les poètes hommes - elles n’ont jamais droit à une notoriété mettant en avant leur art et seront rattrapées par le biographique toujours rédhibitoire[5].

En écrivant ce poème Amable montre qu’elle refuse le sublime auquel les romantiques sont si obstinément attachés. Elle ne se montre ni « croyante » ni idéaliste. Son « péché originel » est celui d’aimer les vers et leurs « purs » et délicieux « attraits », plus que tout.

L’évocation de la beauté du visage des Muses, dans la dernière strophe, confirme, s’il en était besoin, que le poème relève d’une esthétique et donc que les mots ne sont pas à prendre uniquement au pied de la lettre[6]. La parole artistique n’est pas univoque, elle entraîne vers l’abîme, pour mieux en revenir.  

Comme toujours, l’analyse d’un poème d’Amable conduit loin. Son poème est centrifuge et ouvre à chaque vers de nouvelles pistes qui vont, pour, je l’espère, le  plus grand plaisir des lecteurs du XXIe siècle, s’entrecroiser. 

 

[1] En 1815, Amable encore célibataire met en balance mariage et gloire poétique. C’est l’un ou l’autre fera-t-elle savoir à son père « (…) veut-il une fille qui devienne célèbre ? Alors, elle se ne mariera pas, elle travaillera. » Elle est absolument convaincue que le fait de devenir poète exigerait d’elle une vie d’ascèse. Elle se mariera un an plus tard. Elle ne peut donc pas ne pas être travaillée par cette conviction qu’elle semble avoir su quelque peu assouplir.   

[2] Amable est reconnue par les « poètes femmes ». 

[3] Adjectif péjoratif dont un critique affuble certains de ses poèmes. 

[4] Cf. La philosophie de Charles Fourier (1772-1837)

[5] Les romantiques hommes ont voulu créer une figure  paradoxale du poète désespérément malheureux mais capable d’atteindre une félicité surhumaine. 

[6]  Le poète échoue s’il « se comprend », si sa parole ne signifie rien d’autre que ce qu’elle dit dans son éclatante évidence. 

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