Quelques propos inspirés par la loi sur la glottophobie

Publié le par Claire Antoine

Quelques propos inspirés par la loi sur la glottophobie
                                                « Je dois donc m’excuser de certaines mutilations, mal-emplois, sauts de carpe, entorses, refus d’obéissance, crabismes, strabismes et immigrations sauvages du langage, syntaxe et vocabulaire. » Romain Gary, Émile Ajar 

                              De l’oral à l’écrit, du coq à l'âne, des accents aux « fautes » d’orthographe     

Quand j’entends dire par le Ministre de la Justice et ce afin d’argumenter en faveur du projet de loi proposé et adopté par des Députés le 26 novembre dernier, sur le nécessaire combat contre la discrimination par l’accent (appelée pour frapper les esprits par le nom générique de « glottophobie »[1]), que « La République se doit de protéger les uns et les autres », je ne peux, évidemment, que me réjouir et m’incliner même, devant ce souci de la République, de mettre tout le monde face au principe  central  et centralisateur d’égalité qui la fonde, encadré par ceux de liberté et de fraternité. 

Une loi n’empêchera ni les moqueries plus ou moins méchantes, selon qu’il saute aux oreilles que l’on est du sud ou du nord, ni les sketchs dans lesquels le jeu sur les accents provoque souvent - si l'artiste est talentueux - le rire de tout un chacun,  mais elle mettra en garde ceux qui voudraient (dans le domaine des études ou du travail) privilégier le sud, le nord ou l’absence d’accent, cette perfection si enviable et si difficile à atteindre, cette sorte de neutralité accentuelle, comme une Idée platonicienne, hors-corps, hors-sol que l’on vise tant bien que mal dans le parcours scolaire ou dans les conservatoires "d'art dramatique".    

Parce qu'avoir un accent prononcé "ça ferait plouc", comme on disait quand j'étais jeune, et "plouc" ça renvoie à bête, pauvre, mais aussi à "pas de chez nous, pas de notre classe sociale, pas de notre niveau, pas de ça ici" etc.  Et parce que ne pas en avoir c’est se mettre du côté du pur esprit, du sans tache, de l’être suprême, de l’essence supérieure, etc.

Discrimination, donc, sur la base d’un constat de prononciation, d'intonation au caractère trop/pas assez affirmé qui fait signe bien au-delà de lui-même.  

Bref, une loi (et des sanctions, évidemment[2]…) pour que tous ceux qui vivent en France puissent s’accepter et s'unir avec leurs différences, (puisque chacun est unique et que tout le monde a le droit de rester "lui-même") reconnues et acceptées et quasiment sacralisées sous le regard bienveillant et empathique de notre "bonne mère", la République.    

Il n’y a pas à dire, c’est beau, bon et bien.  Toutefois, depuis...en extrapolant, j'établis une relation d'équivalence ( sans doute tirée par les cheveux et même un peu beaucoup alambiquée, alors je m'en excuse ! - Comment ça, tu t'excuses toi-même ? J'y crois pas ! Pardon, je n'y crois pas. Qu'as-tu appris à l'école ma fille ?)  équivalence, entre l’intonation de la langue orale et l’orthographe/grammaire de la langue écrite. Le point commun étant l’idée de la contestation possible, un jour, de la part des élèves, de la norme "langagière" véhiculée par l'école, en la considérant non pas comme un instrument de liberté et d'égalité, mais au contraire comme rigide, "enfermante", élitiste et socialement discriminante. Ce qui est sous-entendu c’est que les fautes d’orthographe et de grammaire pourraient être vues comme des singularités, des originalités à préserver à encourager et certainement pas à gommer, et ce au même titre qu’un accent.     

Je laisse de côté tout l'aspect politique qui entoure les réflexions autour de la langue et je me concentre, forte de ma "carrière" de prof. dite de français, sur le seul aspect que je connaisse qui est celui de l'enseignement de la langue française, ma langue native. Je ne peux m'empêcher de m'inquiéter quant au devenir concret du métier. Comment professer "Le Français" ( je pense à ce qui fait le socle du métier, la langue « dans tous ses états », orale ou écrite) sans être normatif, sans se référer à des règles quasi immuables qui, du moins le "croyait - on", ont fait leurs preuves, même si, depuis quelques décennies, ( là, je parle de l’écrit) la dictée a perdu de son hégémonie, que les phrases longues ont disparu, que la "Grammaire" n'existe plus en soi et qu'on appelle "dissertation" une argumentation en deux parties. Mais, je m’égare.

 Les inspecteurs généraux auxquels il appartient de rédiger les Instructions Officielles, (la Bible du professeur) devront être très clairs dans les exigences pour que tous "leurs subordonnés" comprennent bien ce qu'ils sont en droit et devoir d’exiger des profs qu'ils vont être amenés à évaluer. Zut ! je m’égare encore.

Reprenons. La loi contre la « glottophobie » ne pourrait-elle pas, un jour, être utilisée par des élèves et leurs parents procéduriers pour se battre contre les exigences des profs, tant à l’oral qu’à l’écrit. On peut facilement passer de la discrimination par l'accent à la discrimination par la mise en évidence des emplois "fautifs" d’une langue modèle dont on aimerait que les élèves s’emparent (avec sérieux et joie, s’entend 🤔). Cette visibilité donnée aux erreurs orthographiques lexicales ou grammaticales (en rouge dans les copies), se traduit souvent par des notes assez basses, en français, mais pas que ! Les notes peuvent également se trouver amputées de 2 à 4 points, même en math, histoire géo, musique etc. pour la simple raison qu’il n’y a pas que les profs de français pour être "à cheval" sur « la correction » de la langue qui passe par les fautes (oups ! les erreurs) d’orthographe.  

Qui dit "mauvaises"😁 notes, dit mauvais moyenne, ce qui peut aller jusqu’à priver tel ou tel élève d’un passage en classe supérieure (quoique le redoublement ne soit plus à la mode) ou pire, le priver d’une orientation désirée.

Ce dernier pourrait alors se plaindre d'avoir été noté selon des critères discriminatoires et se servir de la loi qui sanctionne le fait d'interdire, au nom d'une non – conformité/correction de son accent - à quelqu'un "d'accéder à un bien ou à un service". Il pourrait l’élève, l’apprenant, considérer que le fait d'avoir une moyenne trop basse pour "accéder au bien " qu'est le passage dans la classe supérieure viole ses droits fondamentaux...

Comment dès lors corriger des copies ? Quid de l'orthographe ? de la grammaire ?  Pourra-t-on exiger, sans se faire taper sur les doigts, que les élèves s'expriment dans une langue française "correcte", comme on dit, sans aménagements, sans transformations, métamorphoses.

Et surtout tout bêtement comment « noter » ?

Pour revenir un instant aux accents, pourra-t-on encore faire lire du Maupassant ou du Balzac, ou n'importe quel roman réaliste qui souvent joue sur l'accent, autant que sur les vêtements et les habitudes, pour identifier "socialement" les personnages ?  Ou même du Proust ? 

Et les "comiques" dont les spectacles reposent sur l'imitation d'accents, auront-ils encore, sans accumuler les procès, le droit à la parole ?    

 

 

 

[1] Le terme "glottophobie" est un néologisme employé pour la première fois par le sociolinguiste Philippe Blanchet, dans son livre, Discriminations : combattre la glottophobie, paru en 2016. 

[2] Une personne coupable de ce nouveau critère de discrimination encourt jusqu'à trois ans de prison et 45 000 euros d’amende (par exemple s’il empêche quelqu’un d'accéder à un bien ou un service).