(En marge du 150e anniversaire de la commune de Paris) La ''Ballade en l'honneur de Louise Michel'' de Paul Verlaine, suivie du début d'une petite analyse

Publié le par Claire Antoine

Buste de Verlaine par Danièle Vogler

Buste de Verlaine par Danièle Vogler

(P.S. antéposé... Vous pouvez, comme toujours, si ça vous intéresse, me demander la suite de l'article ou alors attendre qu'il paraisse dans une Revue ou en autoédition ) 

« Je veux dire en ces quelques vers/La bonne opinion que j’ai
Sur les gens bien et l’endroit gai,/Fût l’endroit triste avec des gens divers. »

Verlaine, Dédicaces,l 1893.

 Ballade en l’honneur de Louise Michel[1]

Le poème, écrit en octobre 1885[2], paraît dans Amour, le recueil central du triptyque « poétique religieux », Sagesse (1880), Amour (1888) Bonheur (1891). Il semble annoncer Dédicaces, un recueil, publié en 1890-1894, où Verlaine, le poète de la nuance, de la virtuosité, poète-peintre, poète-musicien, mais aussi poète de la satire et du contre-chant, pratique le genre circonstanciel de l’hommage.

                                                                                      « Un être tout amour, et qui déchaînait les colères. »

Madame et Pauline Roland,
Charlotte, Théroigne, Lucile,
Presque Jeanne d’Arc, étoilant
Le front de la foule imbécile,
Nom des cieux, cœur divin qu’exile
Cette espèce de moins que rien
France bourgeoise au dos facile,
Louise Michel est très bien.
 

Elle aime le Pauvre âpre et franc
Ou timide, elle est la faucille
Dans le blé mûr pour le pain blanc
Du Pauvre, et la sainte Cécile
Et la Muse rauque et gracile
Du Pauvre et son ange gardien
À ce simple, à cet indocile.
Louise Michel est très bien.


Gouvernements de maltalent,
Mégathérium ou bacille,
Soldat brut, robin insolent,
Ou quelque compromis fragile,
Géant de boue aux pieds d’argile,
Tout cela son courroux chrétien
L’écrase d’un mépris agile.
Louise Michel est très bien.
ENVOI
Citoyenne ! votre évangile
On meurt pour ! c’est l’Honneur ! et bien
Loin des Taxil et des Bazile,
Louise Michel est très bien.

                  ***                      

                                                         « En l’honneur de Louise Michel »

Verlaine annonce dans le titre - la porte d’entrée du poème - qu’il va se faire le porte-parole de ses concitoyens (non pas seulement de ses lecteurs habituels) et rendre hommage à Louise Michel une femme qui mérite les honneurs de la société dont elle serait, en quelque sorte, un des fleurons.  L’hommage est un acte que l’on pourrait qualifier de « politique », né de l’admiration, destiné à renforcer, chez ceux qui le lisent, un sentiment d’appartenance à une même collectivité.  Le lecteur attend donc de Verlaine qu’il produise un discours valorisant à l’extrême du « personnage » qu’est devenue Louise Michel,  à savoir une oxymorique « Citoyenne anarchiste ».

                                                                      Une ballade controversée 

Pour ce faire, le poète utilise le genre médiéval de la ballade pour lequel, dans les années 1880, il existe un réel engouement [3]. Lyrique à l’origine, elle désigne, au XIXe, un poème aux règles flottantes,  dont la thématique peut être didactique, épique ou légendaire. Les textes évoquent (souvent en souriant) le destin de personnes victimes de malheurs sociaux ou amoureux. Verlaine se rapprochera, ici, assez classiquement, de la forme canonique [4] de la « petite ballade », avec toutefois des écarts[5].  

Les lecteurs du XXIe siècle auxquels le nom de Louise Michel n’est pas inconnu s’abandonnent au poème en confiance jusqu’au moment où ils en arrivent au déconcertant vers 8 « Louise Michel est très bien », lequel paraît, de par son apparence simple, voire simpliste, en porte à faux avec l’ensemble. Dès lors le titre devient-il, comme souvent chez Verlaine, paradoxal et énigmatique. 

De plus, prenant en compte les propos de Claire Auzias qui écrit[6], au sujet du poème : «(…) dans ce poème lamentable, Verlaine essaye de faire de l’anarchiste une chrétienne sociale qu’il déguise en Sainte en Cécile », je me suis demandé si l’homo duplex avait pu, à un moment de sa vie, même marquée par la catholicité, être aussi caricatural. Quel sens donner à cet hommage ? Il se pourrait qu’il soit, de la part d’un Verlaine, amateur de palimpsestes parodiques, « pondéré » par une critique. Mais critique de qui, de quoi ? De la société de son temps, des femmes révolutionnaires en général, des clichés sur Louise Michel elle-même dont il use tout au long du poème ? Ou alors peut-être est-ce un clin d’œil à d’autres poètes[7] ?   

Amusons-nous à faire, au fil du texte, une lecture de ce poème en nous demandant comment Verlaine célèbre Louise Michel qu’il a connue grâce à son épouse Mathilde Mauté [8]. (...)

 

                                                                             NOTES

  [1] Biographie de Louise Michel en annexe [2] Louise Michel est de retour d’exil depuis 5 ans.  [3] Verlaine compose 12 ballades entre 1885 et 1895. Victor Hugo, Musset, Nerval et Laforgue écriront aussi des ballades.[4]   La ballade ( petite et grande) est dans sa forme canonique, un poème à forme fixe composé de trois couplets et d'une demi-strophe appelée envoi, une adresse au dédicataire, chacune se termine par un vers refrain, qui rappelle la forme chantée des origines. Sa structure la plus fréquente comporte des strophes carrées : ici des huitains d'octosyllabes pour garder une certaine naïveté. La strophe fonctionne sur trois rimes un ensemble de rimes croisées d'où la structure ababbcbc. L'envoi reprend le système de rimes et le refrain des demi-strophes finales. La ballade évoque la simplicité et le naturel. L’apostrophe de l’envoi  dédicace le poème.[5] Ecarts qui ne seront relevés que s’ils sont pertinents pour la lecture.[6]  Louise Michel, Graine d’Ananar, Claire Auzias aux éditions du monde libertaire[7] John Payne, lettre à Mallarmé, octobre 1886 : « Je t’envoie un entrefilet du journal The Globe, où il est question de toi : cela t’amusera, comme il m’a amusé. Il doit avoir été très drôle d’entendre Louise Michel s’occuper de littérature. Tu dois avoir raison : elle a dû prendre les décadents pour des anarchistes. » [8]Institutrice à Paris Louise Michel sera amenée à rencontrer M. Mauté de Fleurville, futur beau-père de Verlaine, le délégué cantonal de l’Instruction publique.  Elle croisera également souvent sa fille Mathilde, future Mme Verlaine, quand elle accompagne ses élèves à l’église Notre-Dame de Clignancourt et le 11 août elle assistera à leur mariage et composera pour eux un poème de circonstance.  En fréquentant le groupe du Droit des femmes dans l’école professionnelle gratuite de la rue Thévenot où elle est chargée de cours de dessin, de littérature et de géographie, qu’elle rencontre également Charles de Sivry, le demi-frère de Mathilde Mauté. Elle prône l’école pour tous, sans distinction de sexe, ainsi que l’éducation sexuelle.

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