"Frontières conjugales" Tranche de vie en 3 scènes ( SACD)

Publié le par Claire

"Frontières conjugales" Tranche de vie en 3 scènes ( SACD)

 

Le royaume de PA a disparu.   Il se retrouve avec MA comme seule compagnie, si l’on excepte l’aide ménagère, Angèle. 

Scène dépouillée. Tout est recouvert de draps, de tentures. Un paravent ou tout autre objet qui permettra d’isoler le personnage de PA, à la scène 2. Une corde qui pend et à laquelle sont suspendues des  clés. Un fauteuil. Une chaise. Un vieux cabas. Un paquet de cigarettes et un briquet et 2 paires de pantoufles. 

Trois personnages PA et MA. Vieux couple. 70 ans environ. ANGELE, une aide ménagère. 

SCENE UNE 

 Un vieil homme, PA, entre en robe de chambre. Il est seul sur scène.

 PA – Qu’est-ce que c’est que ce cirque ? ( Il rugit et s'emporte) Où sont mes pantoufles ? Je ne les trouve plus.

Elles ont disparu. Je ne supporte pas qu’on touche à mes affaires.

Même pas toi, Maman. Tu m’entends ? Sourde comme un pot.  ( Il s'assied péniblement. Il est en short sous sa robe de chambre. On pourrait croire qu'il est nu) 

 Maman ! …Qu’est-ce qu’elle fout ?

MA – (Elle entre du même côté. Elle est un peu voûtée. En chemise de nuit. Pieds nus, elle aussi. Un vieux cabas à la main. Sa voix chevrote) Qu’est-ce qu’il y a ? Vieux coucou. J’entends encore bien, tu sais. Tu as laissé tes pantoufles dans la chambre, comme hier. Tu appelles, tu appelles… je suis là, mais je n’ai pas eu le temps de les mettre, moi, mes pantoufles. Je suis pieds nus, comme toi. Et tu le sais bien, je suis sensible au froid. Je vais attraper un rhume. La maladie arrive par les pieds. Le froid monte et ne te lâche plus. Tu me fais peur quand tu cries comme ça.  (Elle tremble effectivement et son cabas se balance.) Tu n’as qu’à aller te les chercher.

PA- Je ne peux quand même pas, Bon Dieu, y aller pieds nus !

MA- Ne jure pas, je t’en prie. Tu es bien venu jusqu’ici comme ça.

PA – Rien à foutre. T’as peur de qui ? Tu ne veux pas qu’on dise que tu es soumise ?  On est seuls tous les deux, ma pauvre. Tous seuls. Deux vieilles bêtes. Ils nous ont abandonnés. Même toi. Tu leur en as pourtant fait des grâces et des courbettes,  et  ils t’oublient. C’est eux qui ont la maladie de la mémoire. Tu n’existes plus … Mais qu’est-ce que tu fais avec ton cabas ? T’as la tremblote, ma parole. Tu ne contrôles plus tes mains.  Ils vont venir te chercher pour te mettre dans une maison de vieux, de vieilles. Elles vivent plus longtemps que nous, ces garces.

MA- Tais-toi, tais-toi donc. Tu dis n’importe quoi. (Elle sort en laissant son cabas)

PA– Ah ! Son gros derrière.  (Il se lève, tout joyeux, s’empare du cabas et l’imite en se dandinant). Si je voulais encore … (Il dépose le cabas, sérieux à présent) Mais, je me ménage. Je ne donne plus rien. Je dois garder mon énergie. Balzac avait raison avec sa  peau de chagrin.  Il faut durer. Ma vie depuis quelques années, c’est Fort Chabrol.                         

MA– (des coulisses) Tu n’as pas toujours dit ça…

PA- "Dit ça" de quoi ? Parce que tu te souviens encore, toi ? De nos nuits ?

MA- Ah ! Non. Pas ça 

(Elle revient à toute vitesse, sans les pantoufles,  soulève la nappe qui recouvre la table et la frotte activement, puis  jette la nappe à terre)

PA -(Il rit en regardant le public)  J’aime bien l’idée que vous soyez là pour entendre « ça »…  Elle ne voulait pas qu’on en parle de « ça ». Eviter de dire tout haut. Personne ne devait savoir…Un secret de famille, quasiment !

MA – Je t’ai déjà expliqué. Ma mère n’aurait pas supporté. Elle était veuve. Et les enfants ? Les effusions des parents, c’est mauvais pour eux.

PA- Qui te parle d’effusions devant eux? Je ne suis pas fou.

MA-  Même… Il fallait cacher qu’il était possible que des choses comme ça soient possibles entre nous. C’était plus correct.

PA- Des choses, des choses… Ne t’affole pas.  C’est du passé, « ça ».  Petite tête. (Il se rassoit) Un cerveau de colibri, pas plus.

MA- Tu étais plus amusant avant(Elle  s’assoit sur la chaise à côté de lui) 

PA- Ne  me regarde pas. Tu me fais peur… Avant quoi ? C’est de ta faute. Tout est moche.  Tout va de travers. Le monde marche sur la tête, je te le dis. Tu m’écoutes ? (Son regard à elle est maintenant absent, vide)

MA- Mais oui, je t’écoute.  Tu n’es jamais content. Pourtant, tu ne manques de rien.

PA- C’est vrai. Pour ça, tu as raison. Toi, tu m’écoutes encore. T’es fidèle. (Air malicieux) Bête, mais fidèle.

MA – (Elle sort de sa léthargie) Tais-toi.

PA – Quoi, t’es pas fidèle ?

MA- Mais si, mais si…

PA - … Tu sais, ils ne viennent plus, mais c’est  tant mieux. Je ne veux plus les voir. Y sont déjà vieux. Je n’aime pas voir les vieux. J’ai peur des rides et des grimaces. Moi, je ne me regarde plus depuis longtemps. Heureusement que tu as recouvert les miroirs, Maman… Je ne veux plus me forcer.

MA- Ah ! Parce que tu te  forçais ?

PA- Si tu crois que ça m’amusait d’entendre leurs histoires. Leur petite vie conformiste. Allume la radio. (Choisir le moment des infos) Non, tu le sais, pourtant, prends la chaîne allemande. (Elle secoue la tête et ne bouge pas) … Rrrrr, Je ne comprends pas l’allemand. Et alors ?

MA- Il te faut toujours un fond sonore. Même quand ils étaient petits.

PA- Laisse-moi tranquille, maintenant. Je vivrai plus longtemps que tout le monde. Et sans médecine, en plus. Qu’ils aillent se faire voir. Des charlatans,  je te dis. (Elle se lève reprend  son  cabas qu’elle balance.)

SCENE DEUX  

(Angèle, une aide ménagère, arrive. Elle traine un paravent devant lui. On ne le voit plus . Elle pose son manteau et son sac sur la table après avoir remis la nappe).

ANGELE- (à MA) Mais vous n’avez pas vos pantoufles ? Vous allez prendre froid. Qu’est-ce que c’est que ce cabas ?

(MA se laisse  déposséder du cabas. Angèle l’aide à s’asseoir, va lui chercher ses pantoufles dans les coulisses.

MA reste seule  sur la scène avec un air fermé, buté. Angèle revient avec les deux paires)

ANGELE- Mettez-moi ça tout de suite. (MA s’exécute)  Je vais lui donner les siennes (en direction du paravent)

  Vous avez décidé de tomber  malades  tous les deux ?

(MA se lève et lui arrache brusquement les pantoufles des mains. Angèle trébuche et se raccroche à la chaise.)

MA- Non. N’allez pas le déranger. Vous savez comme il est. Vous le connaissez aussi bien que moi. Y va se fâcher. Il est presque tout nu. Ne vous occupez pas.

PA(hurlant) On parle de moi. Les bonnes femmes. Vous ne savez pas faire autre chose. Foutez-moi la paix.

Est-ce que je vous demande Angèle ce que vous avez mangé hier ? (Les deux femmes se bouchent les oreilles)

ANGELE - C’est ça, c’est ça… (À elle) Je reviens demain. Je les laisse ici ?

MA- Donnez-les moi. Merci, Angèle pour les médicaments.

(Angèle sort le sachet contenant des médicaments du sac qu’elle avait déposé en entrant.

Elle reprend son manteau. MA tient les pantoufles.)

                                                                    SCENE TROIS

 PA- Elle est partie ? Enlève-moi ce truc. 

(MA repousse le paravent dans un coin, se met à genoux devant lui et précautionneusement lui enfile  ses pantoufles)  Je me demandais…Tu crois qu’il pense quoi, ton fils ?

MA- …et le tien ! Mon fils, est aussi le tien.

PA-  Plutôt le tien. Ton chouchou. Depuis qu’il est né, il y a 50 ans, je n’existe plus.

MA- Mais tais-toi donc. Comment tu peux dire des choses pareilles. Qu’il pense quoi de quoi d’abord ?

PA- De toi. Oui, de toi. Ne prends pas cet air de chien battu. Je sais qu’à moi, il me reproche de ne pas avoir assez joué avec lui. De ne pas sortir avec lui. De ne pas être son ami !  Ami… ! Mais je n’ai pas d’amis. Je hais les amis. Je ne sais même pas ce que ça veut dire. J’avais des copains dans l’armée. Point final. Dans l’armée. 27 mois de copains.  C’est drôle on faisait du sport, le décrassage, le matin, à poil, sur la plage et jamais une ambigüité.

MA- Commence pas avec l’armée. Ce qu’il pense de moi je n’en sais rien et je m’en fiche, au fond. Je sais seulement que quand il est né j’étais fière, j’étais sûre,  comme toutes les mères, que c’était le plus beau bébé du monde.  Voilà pour les lieux communs.  J’ai fait ce que j’ai pu. Toi aussi. On a une famille, c’est ce qui compte.

PA- T’appelle ça une famille !!!

MA- Oui, quand même.

PA- Tais toi donc. Tu n’as même pas su le retenir. C’était ton rôle.

MA- Mais comment ? Il s’est  marié. Maintenant tu as  des petits enfants, aussi.

PA- Je préfère ne pas en parler. Non. Ma mère a dû le penser aussi. Tu éduques tes enfants et ils te quittent. Tu n’en profites jamais.

MA- Profiter ! J’ai horreur de ce mot là. « Profit et perte ». C’est peut-être bête, ce que je dis, mais à trop vouloir profiter des choses, des situations, des gens, tout disparaît, échappe. Une course vers le néant. 

PA – Hou là là !!!!  Elle se prend pour une philosophe, maintenant. On aura tout vu !!!

MA- Moque toi de moi, va !

PA-. T’as raison, t’as raison. Profiter, c’est pas le bon mot. Fin du débat. L’essentiel c’est que tu trouves comme moi que c’est un vieux maintenant….Va donc t’habiller… T’en as une touche.

MA- Pour quoi faire ? Tu veux que je sorte ?  …Ah ! C’est vrai, je dois acheter du pain.….

PA- Tu avais déjà oublié, ma parole.  Et surtout pense à mon petit croissant à la praline. Avec du sucre glace sur le dessus.

MA- Tu n’as pas changé, hein ? Tu es toujours un „Süßer Männle“. (Elle a un petit rire de gorge)  Ma grand-mère disait que c’était les meilleurs, les « hommes sucrés »... Mais il faut quand même que je rectifie ce que tu as dit. C’est pas moi qui ai dit qu’il était vieux, c’est toi, mon cher. C’est pas moi ! Tu radotes.

PA- Elle le soutient, encore…  Ma pauvre ! Allez, allez, va t’habiller, je te répète ! Et dépêche-toi.

MA- Oui, oui, oui, … J’y vais, j’y vais.

PA- On croirait sa mère, certains jours. Une heure pour s’habiller. C’était une belle femme. J’aimais bien la soigner, à la fin. Jouer les infirmières.

MA- (Off) Tais toi. Je n’aime pas quand tu parles comme ça. T’es pas une femme…Et puis tu ne l’as pas fait souvent.

PA- Assez pour me souvenir de ses formes avantageuses. (Il rit)

MA(agitant nerveusement son cabas) Comment tu peux dire des choses comme ça.

PA- ça, ça, ça…Kss, Kss, t’as peur, hein ?  (Il se lève et fait mine de la poursuivre. Elle se sauve vers les coulisses en abandonnant son cabas. En riant encore il se remet assis.)  Non mais des fois …Faut savoir qui commande ici.

 (Il sort en tremblant un paquet de  cigarettes de sa poche ainsi qu’un briquet qu’il avait caché et se met à fumer avec délectation. (MA revient habillée de pied en cap. Ramasse le cabas. Trouve des clés suspendues quelque part, accrochées à une corde, s’en empare difficilement et ressort. Ils ne se regardent pas).

PA- (Quand elle est hors de vue du public, il se met à crier ) Ne tarde pas trop, je n’aime pas être seul. (Moins fort, elle ne peut pas entendre)  Tu es  ma seule amie, finalement. (Il reste assis  et continue à fumer.)

FIN

 

Publié dans autour du théâtre

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