À propos de ''Retour au désert'' de B.-M. Koltès, quelques notes d'un article de Donia Mounsef 2 liens - lien 1) you tube Teaser La Comédie de Saint Etienne; lien 2) Chronique d'Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

Publié le par Claire

Mathilde Serpenoise (Catherine Hiegel), au début des années 60  retrouve, à son retour d'Algérie, la maison bourgeoise familiale qu'elle a quittée quinze ans auparavant. Son frère (Didier Bezace) et elle vont s'affronter violemment. 

                                          Le désert : Metz et ses quartiers, ville natale de Koltès          

On peut s'amuser quand on est messin·e (comme moi) à penser que la ville anonyme de province de l'est de la France où se situe l'action est Metz, la ville natale de l'auteur, en prenant en compte le nom de divers personnages, qui sont, par exemple :

  - celui de la rue principale (pour Mathilde, Adrien et Mathieu Serpenoise)

ceux quartiers proches ( pour Madame Queuleu, Plantières, Borny, Sablon)  qui dans l'imaginaire  des années 80 (qui perdure encore un peu, bien que les choses aient globalement plus ou moins changé ) s'opposaient sociologiquement : "Plantières ""Queuleu" quartiers de bourgeois-natifs, et "Borny"  considéré comme plus populaire et surtout peuplé de gens de l'immigration. Le quartier du Sablon est moins identifiable sociologiquement, mais il a été bombardé en partie - du côté de la voie ferrée - durant la deuxième guerre mondiale, puis reconstruit). 

- ou d'un village résidentiel, Rozérieulles ( pour Marie Rozérieulles).

 

                                     Quelques petites notes prises dans le texte de Donia Mounsef 

                  Chair et révolte dans "Retour au désert" de B-M Koltès

  (Extrait de l'intro) "Théâtre de révolte et de rage de l'instant de déchaînement, de mort annoncée et attendue, d'égarement frénétique où le tragique émane non du fait que l'humain se rend compte que Dieu n'existe pas, mais de la réalisation que toute résorption du mal est empêchée, toute rédition interdite, quitte à provoquer d'autres délits, d'autres crimes aux effrayantes catastrophes."

( Commentaire perso : Je ressens quelque chose comme ça, je crois, parfois. Que les chemins sont bloqués, par trop de bonne volonté. Par désir de perfection, d'"épurement" des gestes, des sentiments. Ne pas tomber trop bas. Se rattraper juste au dernier moment  grâce à la connaissance qu'on croit avoir d'une certaine conscience que ce dernier barrage, en bas, celui-là, est impossible à franchir. Qu'après, il n'y a sans doute plus rien. )

                                                                                

                                                         Sur Retour au désert

...D'un point de vue théâtral, la question de la duplication intérieure( en quelque sorte une mise en abyme) se prête à une analyse idéologique du spectacle.
Si être français, signifie tenir un discours irréductible, distinct et cohérent, résister à ce discours hégémonique du pouvoir doit passer par une pluralisation de l'être et une multiplication des  questions de théâtralisation, soumettant ainsi la fonction du logos (le rationnel) à celle du physis ( le naturel).
Dès lors, le désir de vengeance de Mathilde assume deux dimensions.

1° au sens littéral, soumettre le préfet de police à une humiliation calquée sur la sienne, d'autre part semer le désordre dans le discours trop cohérent de son frère. Actes à valeur rédemptrice qui dépassent l’ impasse morale et idéologique présentée par la guerre.
Les conflits naissent des différences mais aussi de la proximité.
Les deux pôles opposés constituent un couple indissociable. Frère et sœur se rapprochent l'un de l'autre, mais de ce rapprochement naîtra une haine insurmontable.

Par le regard porté l'un sur l'autre (comme des singes dans une cage), les 1 actants s'examinent, s'exploitent et se détruisent mutuellement.
Le mode principal est la confrontation physique qui se présente comme la seule échappatoire idéologique. La violence semble s'imposer d'elle-même

Cf. Le grand parachutiste noir - " J'aime cette terre, bourgeois, mais je n'aime pas les gens qui la peuplent. Qui est l'ennemi ? Es-tu un ami ou un1 ennemi ? Qui dois-je défendre et qui dois-je attaquer ? Ne sachant plus où est l'ennemi, je tirerai sur tout le monde."


Le parachutiste : " On me dit que c'est l'histoire qui commande l'homme, mais le temps de la vie d'un homme est infiniment trop court; et l'histoire, grosse vache assoupie, quand elle finit de ruminer, elle tape du pied avec impatience. Ma fonction à moi, c'est d'aller à la guerre et mon seul repos sera la mort. Il disparaît."

 

La violence gratuite née de l'ignorance et de la mauvaise foi politique, constitue la seule démarche rédemptrice pour le personnage koltésien.
Si Adrien gifle Mathieu à tour de bras, ce n'est pas à cause des actes que Mathieu aurait commis ; au contraire, c'est parce que la violence endémique a une valeur cathartique pour le personnage et qu'elle présente des issues possibles.
Koltès ne démontre pas comment Mathieu devient fasciste ou Mathilde tortionnaire, mais présente l'ensemble des manifestations d’un être-là face à une situation qui le place en présence d'autrui.

Pour lui la scène de théâtre n'est pas un lieu de débat philosophique ou moral, c’est la réalisation d’un geste ou d’une parole et la parade hémorragique des événements qui accompagnent ce geste...

La mise en abyme du vœu de mort de Mathieu représente pour Adrien un défi insurmontable... Adrien est mis par le parachutiste face à la passion du pouvoir - passion en soi inutile mais inéluctable - car si Adrien veut protéger son fils contre la douleur de la mémoire, il doit du même coup tenter de la tuer.

Ainsi, quand Mathieu est giflé par 2 fois par son père en rentrant ensanglanté du café Saïfi, ce n'est pas parce qu’il fréquentait le café arabe, mais parce qu’il est sorti sans permission.


Double atteinte qui dit l’impasse du pouvoir.
Ici toute action libre individuelle ou collective est impossible :

Mathieu n’a pas d’autre choix que de poursuivre son projet d'anéantissement et son père n'a de choix que de l'entraîner vers la mort par la violence. Le père poursuit dans son aveuglement l'aliénation de son fils sans aboutir à une victoire – parce que ce n'est pas Mathieu qui engendre les atrocités paternelles, mais l'effondrement des modèles idéologiques proposés.

Cependant, la conclusion simpliste proposée, Koltès l'a bien pressenti, présente des difficultés.

Impossible d'absoudre Adrien criminel, même s'il est victime machination idéologique criminelle. C’est moralement injustifiable. Le jugement d'Adrien est sans appel, il devra errer à travers la planète en compagnie de son ennemie jurée Mathilde et de ses petits-enfants métisses.
Il n'y a pas de sortie possible du labyrinthe que représente la question de la responsabilité historique.
Paradoxe de la morale même de la "praxis" qui est déchirée et déchirante.
La violence, pour Koltès est une démarche critique qui fait sortir l'appareil social de la neutralité, tout aussi bien outil de rédemption qui dilue l'impasse du pouvoir.


L'état qui en résulte est fondé sur un équilibre précaire qui n'est pas basé sur la possibilité d’une communication entre les êtres ni sur le dialogue, ni sur l'échange de perspective, mais sur " le dialogue des monologues" qui maintient les perso dans un  état de "pure confrontation exempte de toute résolution ou de tout dénouement artificiels". (...)