Sur le partage de la parole poétique - Lien avec deux articles, l'un de Claude-Pierre Pérez et l'autre de Baldine Saint Girons

Publié le par Claire Antoine

Sur le partage de la parole poétique - Lien avec deux articles, l'un de Claude-Pierre Pérez et l'autre de Baldine Saint Girons

Sur l'utilité ( pour une personne tentée par la poésie) de l'édition d'un recueil et sur la nécessité du "Tu" ( lecteur/témoin) pour qu'existe un "Je" unifié ( communicable).

L'article en lien propose une réponse éluardienne à la question que tous ceux qui écrivent ne peuvent que se poser, poètes, romanciers, chercheurs... concernant le lien entre leur parole singulière et son partage : entre un "Je" et un "Vous" passant par un "Nous".  

Le mot "partage" étant à éclaircir, car : Qu'est-ce que c'est que "partager" ? Choisit-on ( même inconsciemment) avec qui "on partage" ? Le "partage" dépend-il de la volonté de celles/ceux qui écrivent ? Que "partage"-t-on ? Qui est-on pour "partager " ? etc.

Au cours de ma lecture (je ne sais plus à partir de quel mot),  avant de l'avoir terminée,  j'ai été conduite à lire l'article de Baldine Saint Girons, intitulé Du sublime de la tempête (http://books.openedition.org/pur/32616). Je m'y arrête un instant. 

Pour faire l'essai d'une définition de l'indéfinissable "sublime", l'auteure utilise la métaphore de la tempête, afin de "surprendre,[en amont, avec comme guides Gilliatt et le capitaine Achab, donc avec Hugo et Melville, Les travailleurs de la mer et Moby Dick, comment, à la faveur d'une  tempête se forment les Idées, celles qui permettent de penser et de dire le sublime] "; le sublime qui ne se dit pas « qui se tient en l'air », inaccessible. Le sentiment du sublime se déclenche par la vue devant des spectacles innommables, « impressionnants,  sans bornes, sans limites, grandioses, inexprimables, renversants ». On lui tourne autour avec des superlatifs qui évoquent un excès de grandeur, de beauté...  Il inspire la crainte ou le respect.  Décrire/raconter une tempête, c'est faire l'expérience de l'abîme sans fond, comme l'est le moment esthétique qui met toujours en échec nos a priori, ceux qui nous permettent de vivre dans un monde " connaissable", construit qui nous éloigne de nos angoisses.  C'est cet abîme de nature, que l'esprit reconnaît comme inatteignable, intraitable, insondable et indicible, impossible à transformer en concept, en Idée, que le sujet récupère sous le nom de sublime, de ce sublime qui provoque un sentiment de crainte et ne peut être dit que négativement. 

                                       Le partage relèverait d'un "exercice de mémoire"  

Désir d'Eluard que sa parole "Je" résonne dans la mémoire de l'auditeur ou du lecteur "Tu", "Vous", c'est-à-dire dans l'épaisseur du temps. 

Pour l'entendre il faut l'avoir déjà entendue de la part de quelqu'un d'autre, cette parole privée, intime, obscure et peut-être inintelligible. 

Si elle demeure la parole d'un seul, elle reste sans accès, laissée de côté, inintéressante, inconsistante, laide, rebut, déchet. Hors du champ du Beau qui crée une illusion de stabilité. 

Eluard voulait, dans un recueil "rébus", « recueillir les déchets de [s]es poèmes », de ceux qui n'avaient pas trouvé de place éprouvée comme partageable et leur donner un nom, un titre, leur donner la possibilité de devenir un moment esthétique, de dépendre d'une Idée du Beau, de l'Idée stable du Beau. (le voilà le lien entre les deux textes) Parce que cette intimité d'où vient la parole et en direction de laquelle elle fait signe, ( l'intime d'un autre "Je")  il n'est pas assuré qu'elle puisse être partagée. 

Rébus non résolu : "tourbillon d’impressions disparates, impuissantes à se succéder, à se reproduire et à se reconnaître en l’absence de liens fournis par une nomination effective."

Comme une tempête avant son "récit", par un témoin, à laquelle il faut résister, pour l'éterniser, la transformer en Beauté, parce que  le vaste océan, soulevé, déstabilisé par la tempête, est laid, terrifiant, inqualifiable, indicible.   

Pour généraliser, on pourrait dire que la tempête "sous un crane", quand elle "dispers[e] gouvernail et grappin", quand laide et innommable, elle fracasse la pensée au point qu'elle n'est plus capable de s'unifier ni de se "modéliser", ni de "s'exporter", est un état premier, indispensable... 

                                    "Pour retrouver les véritables sources d’où jaillit l’ingenium*1.

                             ( intelligence, talent, génie « cette étrange faculté de l’esprit humain qui est de relier »)

il faut savoir s’embrouiller,

se perdre dans ses impressions

et laisser les choses se décanter lentement à de grandes profondeurs du psychisme".

Jusqu'à ce qu'advienne l'harmonieuse unité chère aux romantiques. Cf toujours Hugo 

"Et que tout cela fasse un astre dans les cieux"2* 

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Yves Bonnefoy, étend l'idée de "tempête" (crise) à l'ensemble des arts. Il se demande comment il faudrait parler, (partager/communiquer sur...) des œuvres poétiques, picturales et musicales pour pouvoir y "retrouver ses émotions ordinaires clarifiées et approfondies", qui puissent être rattachées à l'Idée de Beauté, une valeur stable.  

                                               « Identité non reconnaissable » 

Quand le « Je » ne sait même pas qu’il en est un et qu’alors aucun « Tu » ne peut le prendre en considération et qu’il n’appartient donc pas au « vous » de la communauté ancestrale des poètes/musiciens etc.

                               Il est alors condamné à ne jamais pouvoir dire « Nous » !                     Donc, finalement, si tu ne trouves pas de mots pour montrer comment tu appartiens à la grande confrérie des poètes, tu n’en seras pas un·e, tu ne pourras pas être classé·e dans les anthologies…

*1 A propos d'ingenium, lien avec un troisième texte que je lirai dans les jours qui viennent http://www.intelligence-complexite.org/fileadmin/docs/0802afirse.pdf

*2 "Une terre au flanc maigre// Une terre au flanc maigre, âpre, avare, inclément,/ Où les vivants pensifs travaillent tristement,/Et qui donne à regret à cette race humaine/Un peu de pain pour tant de labeur et de peine ;/Des hommes durs, éclos sur ces sillons ingrats ;/Des cités d’où s’en vont, en se tordant les bras,/La charité, la paix, la foi, sœurs vénérables ;/L’orgueil chez les puissants et chez les misérables ;/La haine au cœur de tous; la mort, spectre sans yeux,/Frappant sur les meilleurs des coups mystérieux ;/Sur tous les hauts sommets, des brumes répandues ;/Deux vierges, la justice et la pudeur, vendues ;/Toutes les passions engendrant tous les maux ;/Des forêts abritant des loups sous leurs rameaux ;/Là le désert torride, ici les froids polaires ;/Des océans émus de subites colères,/Pleins de mâts frissonnants qui sombrent dans la nuit ;/Des continents couverts de fumée et de bruit,/Où deux torches aux mains rugit la guerre infâme./Où toujours quelque part fume une ville en flamme,/Où se heurtent sanglants les peuples furieux ; — Et que tout cela fasse un astre dans les cieux !"

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