Conclusion d'un travail, de 1975 sur ''la conception de l'homme et de la société'' dans ''Oberman(n)'' de E.P. de Senancour
N.B. critique, antéposé (20 mai 2022)
En relisant ces lignes, aujourd'hui, je me rends compte que je n'ai pas vraiment changé dans mon goût pour les problématiques générales plutôt de l'ordre de la Morale. Depuis 1975 et sans doute avant, je ne fais que suivre les mêmes pistes dans des textes "divers et variés" - même si c'est avec des clés d'entrée d'aujourd'hui - et que mon style n'a pas beaucoup changé ( que j'adore les phrases très/trop longues...) si ce n'est que j'y ai introduit des pointes d'ironie.
Il est évident que je n'évoquerais plus (avec ce ton si docte !!!) de la même façon la famille et le couple. J'aurais aussi, suite à l'épisode Covid 2020/2022, ouvert d'autres perspectives à partir de la dernière phrase :
"Senancour dénonce déjà l'alliance de la religion et de la morale, religion que les ministres du culte ne présentent à la foule moutonnière et inconsciente que sous la forme de châtiments/récompenses, autrement dit, sous l'angle des mérites."...
La place d'Oberman dans les grands courants d'idées.
Oberman est une oeuvre du XVIII ème siècle par sa critique de la société et des institutions morales,
sa critique de l'esprit des conventions sociales, son rejet de la métaphysique, de la religion,
son goût des expériences utiles et concrètes, l'affirmation de la recherche du bonheur comme but de l'existence humaine, son éthique des plaisirs procurés par des sens éclairés par l'âme, son estime pour une fortune employée à vivre confortablement et à aider les plus déshérités,
du XVIIIème enfin et surtout par sa foi en l'homme qui s'apparente à celle d'un Goethe pariant pour Faust contre Méphistophélès. Du reste, Oberman est également apparenté aux "Sturmer und Dränger" pour cette affirmation des droits de l'individu face à la société dont il veut réformer les lois.
Cependant, cette œuvre est aussi du XIX e de par la position à partir de laquelle Senancour critique les institutions et les conventions, c'est-à-dire à partir de cette conviction intime d'un ordre mystérieux et caché existant dans le monde qui fait participer à l'univers et vivre en symbiose avec la nature dans laquelle nous pouvons retrouver la traduction de nos rêves d'absolu et de nos désirs d'infini.
Cet ordre dont nous pressentons la réalité,
et sur lequel certaines expériences occultes pourraient bien,
selon Senancour, comme plus tard pour Baudelaire,
lever un voile ça et là, en ce qu'elles ouvrent un large champ d'activité à l'imagination,
cet ordre est bien celui qui s'exprime,
par des correspondances et des analogies infinies entre les choses et la nature,
la nature et nous-mêmes.
Et c'est précisément à partir de la perception de cet ordre mystérieux et caché, auquel le Moi d'Oberman et de tout homme "sensible" et profond peut participer, que peut s'instaurer un véritable art social qui se fondra sur l'autonomie, la liberté véritable d'un Moi harmonieux suivant, en tout, sa pente naturelle, non déviée par les contraintes et conventions de "l'industrie sociale".
Cette personne, à l'"organisation" profonde fondra un couple puis une famille unie,
première cellule d'une société qui sera elle-même, en voie d'épanouissement et de bonheur.
(cf. Robert Mauzi, in L'idée du bonheur au XVIIIe siècle, qui conclut pp 656-657, qu'au XVIIe, la contradiction demeure entre la conception du bonheur de l'homme lié à l'expansion et à la créativité- dont fait partie l'apologie du luxe- et cette nécessité de faire régner un ordre social auquel l'individu doit se plier et dont fait partie "l'utopie moralisante".
On peut répondre à Mauzi que Senancour, quant à lui, a, du moins grâce à certaines conceptions relevant précisément plus du XIXème, résolu cette contradiction : l'homme heureux qui aura démystifié l'hypocrisie du mépris de l'or, pour lequel on aura réhabilité les plaisirs,
suivra les penchants de sa nature demeurée bonne et instituera ainsi un nouvel ordre social, fondé sur l'amour des autres, dont la source sera dans un amour de soi bien compris.
L' homme et la femme deviendront cellule sociale d'un ordre mystérieux et secret inscrit également dans leur propre cœur.)
Il est bien du XIXème encore, lorsqu'il annonce, en visionnaire, 80 ans avant les accents prophétiques
de Nietzsche dans Zarathoustra, l'urgence d'une réforme à apporter dans le domaine de la morale et la désaffection des hommes à venir pour une morale fondée sur la contrainte et les efforts inutiles.
Senancour dénonce déjà l'alliance de la religion et de la morale, religion que les ministres du culte ne présentent à la foule moutonnière et inconsciente que sous la forme de châtiments/récompenses, autrement dit, sous l'angle des mérites. ( à suivre)
(Suite) Deuxième partie
...Senancour lui aussi préconise l'épanouissement de l'individu, corps et âme, la réhabilitation des sens,
et déplore le peu d'efficacité et les dommages causés par une morale axée sur les efforts et les contraintes.
Il proclame lui aussi les droits du moi de l'individu face aux démonstrations fumeuses de la métaphysique et de la logique et reconnaît l'amour de soi comme le "grand principe actif", poussant l'homme à agir et à subsister,
le fondement de l'amour d'autrui et le principe fondamental d'une nouvelle conception de la morale que Zarathoustra, quant à lui présentera sous la forme d'un évangile nouveau.
Tout comme pour ce dernier, d'ailleurs, la morale nouvelle devra être présentée à la foule - restée, malheureusement dans un état d'ineptie totale- par quelques hommes "supérieurs", dont "l'organisation" est complexe et délicate, hommes "sensibles" au sens redéfini par lui, hommes de "bien",
qui devront par l'exemple, avec amour et persuasion - et non par la contrainte ni par la peur -, guider et entraîner la masse des gens.
Deux morales différentes se dessinent par conséquent, préludant à la morale des maîtres et des esclaves de Nietzsche, celle de la foule et des êtres supérieurs, qui sont ceux dont la personnalité bien trempée s'est formée seule.
Ils se distinguent par cette distance qu'ils ont vis à vis de tout ce qui émeut, irrite ou fascine les autres. Leur regard va au-delà de la vision commune et leur indépendance, que SENANCOUR appelle leur caractère " invariable", les rend inaccessibles aux éloges comme aux critiques. Rien d'extérieur ne les désigne à l'attention générale sinon cette parfaite adaptation à toutes les situations, leur vrai refuge et la source secrète de leurs actions étant leur Moi avec tous les éléments duquel ils vivent en parfaite harmonie.
Tous, qu'ils soient hommes d'Etat ou simplement hommes de bien, écrivains comme Oberman ou prêtres d'une petite paroisse ( cf supra)ont en commun de s'oublier eux-mêmes par souci du bien public. Cette morale aristocratique, élitiste, que selon Oberman, les ministres du culte de l'Eglise catholique feraient bien de mettre en pratique, est une des bases essentielles du nouveau code moral senancourien.( cf là aussi Nietzsche)
Si la foule doit être instruite, éclairée, persuadée, guidée, entraînée à bien faire, l'homme supérieur, lui, pratique un art de vivre qui le pousse à éluder la satisfaction de ses désirs pour en accroître l'intensité et entretenir, en lui, cette tension qui donne du prix à toutes choses. L'homme supérieur n'est pas un moralisateur au sens péjoratif du terme et ce qu'il appelle morale nouvelle, c'est en fait un art de vivre.
l'homme supérieur est un être profondément sensible, délicat dont l'âme et l'esprit s'adossent pour toute décision aux assises de son Moi. Il cherche à amener les autres, progressivement, à comprendre que la vertu, la noblesse et la délicatesse de l'âme donnent le bonheur; une vertu positive, féconde et épanouissante.
C'est sans doute ici que peut se terminer le parallèle entre Oberman et Zarathoustra. Car pour Senancour vertu est encore, comme pour tout le XVIII ème siècle synonyme de bonheur.
Même s'il définit la vertu tout autrement que le code moral en vigueur, code, dont les contradictions induisent les gens en erreur et les réduisent à la misère morale, Senancour n'a pas la radicalité d'un Nietzsche qui fera précisément porter son effort critique sur la dissociation des termes de l'équation socratique : vertu égal bonheur, égal connaissance.
Si l'un des fils conducteurs de l'oeuvre nous menait bien vers celui qui est considéré comme l'ancêtre des philosophes existentialistes, un autre nous conduit vers la pensée plus spiritualiste des personnalistes.
En effet, l'importance accordée par Oberman à sa personne,- qu'il considère comme caractéristique et universelle dans ses réactions, l'étude de la formation de ce sentiment et cette prise de conscience du moi, indépendamment des circonstances, des aléas de l'existence, cette valeur accordée à un moi libre et autonome qui rétablit paix et harmonie intérieure, sans cesse menacées par les contingences- présente bien des affinités avec les personnalistes du XXème siècle.
[Cf J. Merlant, parlant d' Oberman, qui "est l'étude du moi, traité non pas en spectateur, mais en agent et en patient perpétuel, comme une conscience soucieuse d'être de plus en plus claire à soi-même et pour qui l'intérêt des choses extérieures, le plaisir intellectuel de regarder et de comprendre ne l'emportent jamais sur la préoccupation de sa propre permanence et de son unité. C'est la recherche passionnée du moi." ]
De plus, la hardiesse de certaines conceptions senancouriennes sur l'homme, sur le droit des femmes au plaisir de l'amour, leur émancipation par l'instruction et une formation adéquates, certaines conceptions des liens de famille, des droits et des devoirs des conjoints l'un envers l'autre, liens que seul l'amour et un engagement réel de la personne parviennent à rendre nécessaires et non pas les conventions, ni les institutions - cette méthode de penser qui consiste à ne tenir compte que de l'essentiel et du nécessaire, après avoir balayé toutes les opinions reçues- paraissent d'une grande actualité et montrent à quel point une oeuvre authentique n'a jamais fini d'étonner.
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