Présentation d'une lecture du ''Peau d'Âne'' d'Amable Tastu

Publié le par Claire Antoine

Illustration de Claire Cordel, illustratrice son site est le suivant https://cloug.ultra-book.com/

Illustration de Claire Cordel, illustratrice son site est le suivant https://cloug.ultra-book.com/

J'ai, il y a un certain temps déjà, tenté une lecture-analyse du "Peau d'Âne " d'Amable Tastu. Je vous la proposerai en feuilleton ...🤨 à partir de la semaine prochaine. L'ensemble sera toutefois regroupé dans un petit recueil où l'on pourra trouver aussi le texte intégral annoté et illustré par deux dessins de l'illustratrice Claire Cordel. En attendant, voici une présentation un peu longue, certes ... ( mais j'ai toujours un mal fou à  résumer) de l'esprit dans lequel s'est faite la lecture.  

 

 

« Chaque texte greffé continue d’irradier vers le lieu de son prélèvement » Jacques Derrida

 

Au-delà de l’image de poète romantique en demi-teinte, un peu froide et raisonnable, imitatrice qui colle  à la peau d’Amable Tastu, grâce à certains critiques masculins de son époque, essayons de la considérer autrement, notamment à partir de sa réécriture du Conte de Peau d’Âne, le texte liminaire de son troisième et dernier recueil en vers, paru au début de l’année 1836, intitulé Poésies nouvelles

(...)En s’inscrivant dans les pas de Charles Perrault, Amable met ses lecteurs au défi de juger la femme *1 par son écriture. L’auteure qu'elle est prend non seulement le relais d’un homme, mais en plus cet homme, cet "aristocrate", se déclare passeur, traducteur scripteur d’histoires orales populaires, traces de temps immémoriaux. Il réécrit avec Peau d’Âne, en 1694, pour le public galant des salons parisiens de la fin du XVIIe siècle, le mythe européen, ancestral de la femme-animal, enveloppé dans d’autres sources orales et écrites plus récentes. Amable a donc bien conscience du caractère palimpseste de tout écrit, ce qui invite à considérer la question de la relation entre l’écrivaine et la femme comme futile et même mal venue.  Gardons néanmoins à l’esprit que si une œuvre n’est évidemment pas réductible à la biographie de son auteur, celle-ci peut servir de révélateur et de fil d’Ariane.

Il faut ajouter que comme toutes les femmes écrivains de son époque, celle qui revêt pour le plaisir de ses ami·e·s, et pour une unique fois, l’habit de conteuse, se voit comme représentante de son sexe et non comme voix individuelle. Le personnage principal du conte n’a par ailleurs, lui non plus, pas d’identité propre. Le groupe nominal « Peau d’Âne » met principalement l’accent sur le travestissement, « le masque ». Dans le corps du texte la jeune fille apparaitra aussi sous le terme de « princesse », désignant à la fois son sexe, sa classe sociale et sa position d’ être en devenir, ou sous celui d’ « Infante » qui étymologiquement signifie : « celle qui ne parle pas encore ».   

Amable choisit pour sa performance de réécrire un conte parodique qu’elle a lu dans le Cabinet des Fées, où la fée -marraine, qui en l’occurrence, représente le monde merveilleux, se révèle bien peu savante. (...) Quand son personnage est amené à s’immerger dans les milieux bourgeois, parisiens de l’après 1830, il réalise en apparence la totalité de ses désirs en termes de richesse et de reconnaissance. L’insolente  réussite matérielle de la princesse-animal n’empêchera pas l’insatisfaction de l’envahir au point qu’ aiguillonnée par un capricieux désir elle commettra l’irréparable et voudra au cours du rituel social qu’est le bal, confronter ce qu’elle croit être la vérité de son être, rehaussée par sa robe couleur d’argent, aux regards jusque-là bienveillants de ses ami·e·s.  …Tout comme le naïf Candide de Voltaire, Peau d’Âne devra  alors fuir pour la deuxième fois le « meilleur des mondes possibles ».  

Je vous invite, lect·eur·rice·s du XXIe siècle, à parcourir ensemble le chemin d’une conteuse partie à la conquête de son identité littéraire et affective, par le biais d’une répétition libératrice. 

Comme au théâtre l'énonciation y est en quelque sorte double : il y a le texte où dialoguent, deux Peau d'Âne, en résonance à 140 ans de distance, et le sous-texte où Amable Tastu sous les yeux de ses lecteurs s'adresse à celui **qui, comme le dit, exalté, Théophile Gautier, combattait « [l]es larves du passé et de la routine […] ennemis de l’art, de l’idéal, de la liberté et de la poésie, qui [voulaient] (…) tenir fermée la porte de l’avenir ».                                                                                                                        (...) Et à l’intérieur d’un dispositif a priori peu aguichant pour un public blasé et  vite ennuyé, la conteuse, se situant dans la perspective littéraire de séduire ses lecteurs, de les prendre dans ses rets (pour leur plus grand bonheur !),  fera dans un mouvement unique, scintiller mille visages du passé :  celui de Shéhérazade pour s’adresser au Sultan, maître du Temps ;  de Dorine qui  dans le rôle de la Fée-marraine essayera de raisonner la princesse devenue Marianne, la fille d’Orgon ; de Gargantua et de son Thélème « où l'on ne mange ni ne défèque »;  de Figaro qui soulève les  clichés éculés visant la coquetterie féminine :" Ô femme ! femme ! femme ! créature faible et décevante !" »  ; elle convoque de la même façon l’Ecriture Sainte pour évoquer les femmes « si bien vêtues, sans savoir un métier » qui attendent tout de la protection bienveillante de la Providence divine...et le physicien-astronome, Galilée, pour introduire le thème du reniement de ses convictions face au rejet  des gens d'une vérité, considérée comme hérétique par l’autorité qu’est l'Église ; et l’Odyssée  à la fin de l’Épilogue qui permet qu'avec la conteuse-Athéna, puissent s'effectuer pour quelques vers seulement des métamorphoses magiques, mirages transgressifs, entre Athéna et la Fée, entre Nausicaa, et l'Infante, entre Ulysse et l'Infante... ouverture sur un imaginaire mouvant, intertextuel et sexuel, s’apparentant aux reflets des châteaux de la fée Morgane. 

*1 Quelques années plus tôt, en 1832, dans La Revue des deux mondes, à l’occasion d’un papier qu’elle écrit sur Miss Landon, Amable s'insurge : « Notre nation, l'une des moins artistes qu'il y ait au monde, veut toujours juger l'homme dans l'écrivain, cherchant ainsi dans l'art toute autre chose que l'art ».

**2 Victor Hugo

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