Propos personnels sur l'interprétation et lien avec un texte stimulant de Karlheinz STIERLE sur la lecture interprétative

Publié le par Claire Antoine

Propos personnels sur l'interprétation et lien avec un texte stimulant  de Karlheinz STIERLE sur la lecture interprétative

J’ai très tôt aimé « analyser » des textes. Je transposais sur eux les habitudes interprétatives psychologisantes dont j’ai hérité de mes parents. Ces derniers passaient au crible de leur grille d’analyse tous les rapports humains en particulier, évidemment, les rapports familiaux.

Je faisais des personnages, des personnes, et comme ma mère, des auteurs, des familiers affublés de l’article défini. 

Je mélangeais tout cela allègrement. Il y avait le Malraux, le Tchen, le Camus, le Meursault, la Colette, la grande Anaïs et moi qui essayais de comprendre « des choses », je ne sais pas trop quoi, mais c’était plein de saveur et très mystérieux.

De leurs textes je faisais d’autres textes que j’appelais des résumés.

Puis, mes études littéraires ont changé ma façon de lire au point que j'ai commencé à préférer les interprétations critiques aux textes des romanciers ou des poètes. 

Ah ! qui dira le plaisir de lire tous ces critiques, ( qui je viens de m'en rendre compte en écrivant ont remplacé mes parents ) Roland Barthes, évidemment et Jacques Derrida, Walter Benjamin, Didi Huberman, Valère Novarina, Julia Kristeva, Hélène Cixous etc. etc. et Jean-Michel Maulpoix, Claude Ber, Christine Planté ! J'en ai oublié tellement.

Depuis quelques années, j'expérimente, tranquillement, toute seule, à mon niveau des lectures "informées" à propos d'auteurs ou de textes/poèmes peu (re)connus. Celle qui me sert, en priorité, de terrain d'expérience est la poète Amable Tastu (1795-1885).  

L’interprétation est aussi pour moi liée à l’émotion de la voix, à la « diction ». Je passais des heures de pur bonheur à écouter Gérard Philippe, Madeleine Renault et Maria Casarès dire des poèmes, je fermais les yeux quand Léo ferré les chantait. Je mêlais mes sentiments aux leurs. Musset, Corneille, Racine … Rimbaud, Verlaine et surtout Aragon… sont devenus des amis-textes. Je cherchais à imiter ce que j’entendais. Je me coulais dans les mots. J’y ai vécu des instants de « parfaite » communion amoureuse. J'étais spontanément lyrique et fusionnelle. Il suffisait de choisir les "bons" textes, ceux dans lesquels se laissaient ressentir les vibrations harmonieuses de la lyre.  

Mais petit à petit, dire un texte est devenu, pour moi, une aventure interprétative, expérience d’autre chose. 

J'ai fini par comprendre qu'interpréter allait représenter pour moi le fait de me heurter aux murs du texte. De murs en murs, l'accueillir, être à son écoute. Il me fallait accepter de transformer, à son contact, mes a priori, mes préjugés. Je devais refuser de compenser par une tonalité  émotionnelle les béances et les écarts du texte et son propre rythme, pour le calquer sur mes attentes.  Juste lui et ses sonorités, ses couleurs et son phrasé.  Son souffle auquel je prête le mien.