Poésie engagée - Un extrait du livre I de "Les Tragiques" d'Agrippa d'Aubigné, gentilhomme huguenot

Publié le par Claire (C.A.-L.)

Poésie engagée - Un extrait du livre I de "Les Tragiques" d'Agrippa d'Aubigné, gentilhomme huguenot

Sous le signe du chaos

Un exemple de texte où les procédés d'écriture correspondent parfaitement aux idées et conviction qui les sous-tendent et leur donnent vie.

Agrippa d'Aubigné, redécouvert au XIXe par Sainte Beuve, qui le décrit comme "âpre, austère, inexorable, esprit vigoureux, admirable caractère, grand citoyen" est né au XVIe siècle dans une famille protestante. Il y reçoit une éducation que dans l'histoire littéraire on qualifie d'humaniste. Il s'engage au service d'Henry de Navarre et de la Réforme et ...il est donc déçu par l'abjuration de celui qui devient Henry IV, ...vous vous souvenez du fameux "Paris vaut bien une messe".... Il poursuivra son combat en écrivant notamment le grand poème épique, Les Tragiques, publié en 1616.

Ci-dessous un extrait du chant premier de cet émule de Ronsard, présentant le "piteux tableau" de la France au moment de la 5e guerre de religion, dans des vers à la forte puissance symbolique.
De par ses choix rhétoriques, Agrippa d'Aubigné refuse la sérénité affichée, en général, par ceux qui s'expriment par écrit, à ce moment-là, celui de l'édit de Nantes, promulgué en 1598 par Henri IV et qui met fin aux guerres de religion. Dans sa volonté de choquer, et peut-être de dire qu'il ne suffit pas d'un édit pour faire cesser les violences, il ne s'inscrit pas dans l'idéologie dominante de l'époque.

Allégorie, en alexandrins, d'une mère déchirée qui souffre. Les images du combat qui oppose ses deux fils sont violentes. Dans les derniers vers, grandiloquents, la prosopopée nous permet d'entendre cette mère dont le lait et le sang se confondent. Les deux frères sont renvoyés dos à dos et condamnés : la seule vraie victime c'est elle, elle qui s'épuise dans ce combat fratricide.

Vers 97 à 131

Je veux peindre la France une mère affligée,
Qui est, entre ses bras, de deux enfants chargée.
Le plus fort, orgueilleux, empoigne les deux bouts
Des tétins nourriciers ; puis, à force de coups
D'ongles, de poings, de pieds, il brise le partage
Dont nature donnait à son besson l'usage ;
Ce voleur acharné, cet Ésaü* malheureux ? * représente les catholiques
Fait dégât du doux lait qui doit nourrir les deux,
Si que, pour arracher à son frère la vie,
Il méprise la sienne et n'en a plus d'envie.
Mais son Jacob**, pressé d'avoir jeûné meshui, ** représente les protestants
Ayant dompté longtemps en son cœur son ennui,
A la fin se défend, et sa juste colère
Rend à l'autre un combat dont le champ est la mère.
Ni les soupirs ardents, les pitoyables cris,
Ni les pleurs réchauffés ne calment leurs esprits ;
Mais leur rage les guide et leur poison les trouble,
Si bien que leur courroux par leur coups se redouble.
Leur conflit se rallume et fait si furieux
Que d'un gauche malheur ils se crèvent les yeux.
Cette femme éplorée, en sa douleur plus forte,
Succombe à la douleur, mi-vivante, mi-morte ;
Elle voit les mutins, tout déchirés, sanglants,
Qui, ainsi que du coeur, des mains se font cherchant.
Quand, pressant à son sein d'une amour maternelle
Celui qui a le droit et la juste querelle,
Elle veut le sauver, l'autre qui n'est pas las
Viole, en poursuivant, l'asile de ses bras.
Adonc se perd le lait, le suc de sa poitrine ;
Puis, aux derniers abois de sa propre ruine,
Elle dit : « Vous avez, félons, ensanglanté
Le sein qui vous nourrit et qui vous a portés ;
Or, vivez de venin, sanglante géniture,
Je n'ai plus que du sang pour votre nourriture ! »

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