"Errer... s'égarer... se perdre..." comme Senancour : 2 citations en vert, à la fin de l'intro, extraites d'Oberman 2 liens : 1) essentiels.bnf.fr, article de Marie Galvez; 2) shs.cairn.info pour un article de Yvon Le Scanff ''De l’idée en littérature : le cas Senancour''
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Senancour publie en 1804 un roman épistolaire, Oberman, qui préfigure le romantisme : le héros noie son ennui dans la contemplation de paysages sublimes de...
https://essentiels.bnf.fr/fr/article/7eec7ea2-0e30-437b-84ac-35d45b1f9755-oberman
Par Marie Galvez
Le Scanff montre que, chez Senancour, l’idée n’est pas une abstraction philosophique pure, mais une forme de pensée incarnée dans une expérience sensible et circonstanciée. Elle se distingue par : Sa singularité : chaque idée est liée à un moment, un lieu, une émotion. Son affectivité : elle naît d’un rapport intime au monde, souvent teinté de mélancolie. Son rôle esthétique : elle ne vise pas seulement à expliquer, mais à faire ressentir, ouvrant un accès indirect à la connaissance (par « effraction » plutôt que par démonstration).
Etienne Pivert de Senancour - 1770-1846
Ses pensées sur le bonheur, mêlées à des éléments autobiographiques, forment un "roman" méditatif, Oberman ( littéralement : l'homme des hauteurs ), publié pour la première fois en 1804 :
Senancour y tenait, ce n'est pas une autobiographie.
Mais un de ces livres du seuil de la modernité, où les références dates, lieux etc sont brouillées, et où se révèle, à l'état pur et hors de toute catégorie générique, une conscience.
Moins une réécriture de sa biographie qu'une projection de sa vie.
Inadapté dans la société de son temps, déçu par une vie malheureuse dans laquelle il ne parvient pas à "prendre racine", ne sentant pas le sens de son existence, Obermann angoissé par la fuite du temps et le caractère éphémère des choses, se retire dans la solitude d'une nature qui lui paraît encore sauvage, comme celle de certains paysages de Suisse ou de la forêt de Fontainebleau.
Là, loin des servitudes des vicissitudes sociales et humaines, il pourra prendre conscience d'exister, se voir et ainsi faire l'expérience de ce qu'est un être humain complet,
livré à lui-même et non assujetti aux contraintes morales que la société fait peser sur les individus.
Dans la solitude il découvre surtout cette loi d'amour inscrite au cœur des êtres non pas tels qu'ils sont ou tels qu'ils pensent devoir être, mais tels que la grâce divine les a faits, et qui semble seule être source de vie, de fécondité et de bonheur.
" Enfin je me crois dans le désert. Il y a ici des espaces où l’on n’aperçoit aucune trace d’hommes. Je me suis soustrait, pour une saison, à ces soins inquiets qui usent notre durée, qui confondent notre vie avec les ténèbres qui la précèdent et les ténèbres qui la suivent,ne lui laissant d’autre avantage que d’être elle-même un néant moins tranquille.
Quand je passai, le soir, le long de la forêt, et que je descendis à Valvin, sous les bois, dans le silence, il me sembla que j’allais me perdre dans des torrents, des fondrières, des lieux romantiques et terribles.
J’ai trouvé
des collines de grès culbutées, des formes petites, un sol assez plat et à peine pittoresque; mais le silence, et
l’abandon, et la stérilité m’ont suffi.[...]
[...] Entendez-vous bien le plaisir que je sens quand mon pied s’enfonce dans un sable mobile et
brûlant, quand j’avance avec peine, et qu’il n’y a point d’eau, point de fraîcheur, point d’ombrage?
Je vois un espace inculte et muet, des roches ruineuses, dépouillées, ébranlées et les forces de la nature assujetties à la force des temps. N’est-ce pas comme si j’étais paisible,
quand je trouve, au-dehors, sous le ciel ardent, d’autres difficultés et d’autres excès que
ceux de mon coeur?
Je ne m’oriente point; au contraire je m’égare quand je puis. Souvent je vais en ligne droite,
sans suivre de sentiers.
Je cherche à ne conserver aucun renseignement, et à ne pas
connaître la forêt, afin d’avoir toujours quelque chose à y trouver.
Il y a un chemin que j’aime
à suivre; il décrit un cercle comme la forêt elle-même, en sorte qu’il ne va ni aux plaines
ni à la ville; il ne suit aucune direction ordinaire; il n’est ni dans les vallons ni sur les hauteurs;
il semble n’avoir point de fin;
il passe à travers tout et n’arrive à rien: je crois que j’y
marcherais toute ma vie."
(Le chemin comme métaphore de la pensée, parcours intime, circulaire, dont la valeur existe dans l'expérience même de la marche. Mais aussi une esthétique de l'idée avec la pensée comme inséparable du vécu sensible. L'errance méditative, poétique, prime sur la démonstration rationnelle.)
NB. J'ai lu dans un article de Michel Baude, intitulé "Timidité et création littéraire"
"Etienne Pivert de Senancour est un homme de la pénombre, timide... un raté, même selon certains...Incapable de porter l'oeuvre qu'il portait en lui."