" Petits lorrains dans la débâcle ou le train de l'exode", récit en deux parties de Jean Lhote

Publié le par Claire (C.A.-L.)

       PREMIERE  PARTIE

 

" Petits lorrains dans la débâcle ou le train de l'exode" 

 

      Récit de Jean Lhote  (Lunéville, 1925-Metz, 2009)      

                                                   (Classé second au Prix Moselly 2000)

15 juin 1940 : en pleine "débacle", Jean douze ans, se trouve, avec sa mère et ses six frères et sœurs, dans un train de réfugiés à destination du sud de la France. Il fait nuit. Soudain, le train, bloqué à un passage à niveau par une colonne de blindés allemands, s'arrête. C'est le moment que choisit Gilbert, dit "Biberon", le petit dernier pour réclamer sa bouteille...

 

Jean bâilla, s'étira longuement, se frotta les yeux et incrédule, les cheveux en bataille, le haut du front appuyé à la vitre du wagon, le cerveau embrumé, contempla d'un regard vide le monotone défilé du paysage. Un cahot rompit le rythme saccadé du parcours. Jean, pour ne pas tomber allongea ses jambes et cala ses pieds sur le rebord de la banquette d'en face. Quelqu'un geignit. Il commençait à faire sombre. Jean voulut consulter sa montre bracelet, une belle montre aux aiguilles fluorescentes, cadeau de la famille pour ses douze ans. Zut ! Pas de montre ! Il avait dû l'oublier dans la précipitation du départ.

Il écarquilla les yeux : mais qu'est-ce qu'il faisait là ? Pourquoi n'était-il pas à dormir, bien au chaud dans son lit ? Il frissonna, enfonça son béret sur ses oreilles et rabattit sur ses genoux - il portait des pantalons courts - les pans de sa pèlerine. il regarda autour de lui : les masses indistinctes de ses compagnons d'infortune, somnolents ou endormis dans les positions les plus fantasques, le rassurèrent. Il en sourit. Pas de problème de ce côté là, il les connaissait tous. C'était sa mère, ses six frères et sœurs. L'exception était la vieille dame qui s'était introduite d'autorité dans le compartiment en coinçant son cabas en travers de la porte et en affirmant qu'elle aimait les enfants. D'emblée, Jean l'avait considérée comme une intruse, une sorcière, avec sa bouche édentée, son fichu noir démodé et ses poils au menton. Quelle personne censée, lui semblait-il, pouvait s'entasser toute une nuit dans un compartiment étroit avec une famille nombreuse ! Même si c'était la guerre et même si on fuyait les Allemands !

Ras-le-bol les frères et sœurs ! Parfois Jean avait l'impression de faire partie d'un zoo ou d'un cirque. Il se souvint d'une pancarte affichée sur la façade d'une maison où l'on pouvait lire : " Appartement à louer, chiens et enfants non admis". C'est vrai que beaucoup d'enfants ce n'était pas simple; lui-même, Jean, devait chaque fois compter sur ses doigts lorsque ses parents le chargeaient de la garde de la maisonnée et qu'il voulait être certain que personne ne manquait à l'appel.

A côté de la vieille dame se trouvait la mère de Jean. Elle dormait en ronflant légèrement, la bouche entrouverte. Peut-être souffrait-elle encore du coup qu'elle avait pris sur le nez en donnant de la tête, à moitié endormie, contre la portière de la fourgonnette qui la conduisait, avec enfants et bagages de son logement à la gare. Elle serrait dans ses bras son dernier né, Gilbert, dit "Biberon", âgé de un an, qui passait son temps à téter frénétiquement sa bouteille vide. Blotties près de leur mère, il y avait les filles, Annette, cinq ans, sérieuse et responsable et Jacqueline, neuf ans, de nature boudeuse. Allongés par terre, sur des journaux étalés entre les deux banquettes du compartiment, dormaient deux des quatre garçons, François, sept ans et Pierre, trois ans. Dépassés par les événements, ils étaient contrairement à leur habitude, dociles. Les deux autres, Bernard onze ans et Jean, bientôt treize ans, sous-chef et chef de la "meute" étaient assis face à face et avaient vue sur la voie. C'est Bernard qui avait râlé lorsque Jean l'avait bousculé pour caler ses pieds sur la banquette.

Le train avait pris de la vitesse. On croirait entendre le bruit produit par une boîte métallique, contenant des grains de café, agitée dans tous les sens, pensa Jean, féru de bruitage. Il essaya d'asticoter Bernard, mais celui-ci dormait ou faisait semblant. Jean lui décocha dans les tibias un coup de pied, indétectable même pour sa mère ou pour la vieille dame et lui souffla, tentateur : " Tu veux des smarties ?" Mais rien n'y fit. catastrophe...Tout le monde dormait. Sauf lui !

 

Sans lumière, dans la demi-obscurité traversée de loin en loin par de vagues lueurs provenant de la voie, Jean promu provisoirement chef de famille en l'absence de son père officier, " qui devait rester en arrière avec ses hommes pour essayer d'arrêter les Allemands", recroquevillé dans son coin, ferma les yeux à son tour, mais ne put empêcher son cerveau de fonctionner en roue libre, se libérant par bribes du tout-venant, tels dans un ciel irisé par le soleil couchant des nuages s'effilochent....

Tout va très bien, Madame la marquise...Nous irons sécher notre linge sur la ligne Siegfried...Le fourreur qui fait führer (prononcer "fureur")...Je m'en fiche comme de l'an quarante...En 1940, j'ai renversé le pot de chambre...Le général était dans la finance...Le caporal était dans l'ignorance...le deuxième classe était rentier...et tout ça ça fait d'excellents Français, d'excellents soldats qui marchent au pas, ils en avaient perdu l'habitude ...et tous ces gaillards qui pour la plupart ont des fils qui ont le certificat d'études...Nach Paris...Avions, chars, mitraillages, bombardements, horreur, sang, des blessés, des morts, combien ? Cent, mille, peut-être plus ... Déjà en 1870... avec Rimbeau, Un soldat jeune bouche ouverte tête nue...

...Et papa ?... On a laissé papa ! Où est-il en ce moment ? Que fait-il ? Surtout pas de pressentiments, de transmission de pensée...La mère de maman s'est paraît-il évanouie, le 22 août 1914, à l'instant précis où son fils aîné, tombait, blessé à mort, à la tête de sa compagnie d'infanterie, elle avait dit "c'est à moi qu'il a pensé avant de mourir...

Jean, culpabilisé par la crainte de donner corps à ses pensées morbides, ne parvenait décidément pas à trouver le sommeil.  L'arrêt laborieux du train qui grinçait de toutes parts sur ses essieux fatigués lui fit rouvrir les yeux. Cela en valait la peine. La nécessité du black-out donnait au quai de cette gare inconnue, que l'on venait d'atteindre, une allure fantomatique. Des ombres coiffées de casquettes circulaient, affairées. Des lampes tempêtes s'agitaient là-bas comme des feux follets.

Jean baissa la vitre du compartiment. Un souffle de vent tiède le saisit. Une voix proposait dans le noir : "bouillon, café, chocolat...bouillon, café, chocolat...", mais déjà le train redémarrait  lentement, rendant l'offre tentatrice de moins en moins perceptible. Jean soupira et ferma la vitre.

Après s'être finalement couché en chien de fusil sur la banquette, la tête appuyée sur son sac à dos, il extirpa d'une de ses poches un bonbon à la menthe poisseux qu'il décolla de son mouchoir et qu'il suça lentement pour le faire durer, en songeant à ses copains qui étaient restés au pays et à tout ce qu'il abandonnait, lui semblait-il, pour toujours : la maison, le jardin avec l'arbuste qu'il venait à peine de planter, les parties de luge sur le sentier des vignes ce dernier hiver, la poursuite du lapin qui se croyait rusé de tourner autour d'un buisson au lieu de s'enfuir et que la trace de ses pattes dans la neige trahissait, la lessiveuse emplie de grenouilles  attrapées en bordure de l'étang, les barrages sur la place du village de celles qui scellent les amitiés, l'ordonnance de son père qui lui avait appris à rouler en motobécane, à casser du bois à la hache sur un billot...à Aline, la jeune fille qui venait s'occuper de Gilbert...Détendu, son bonbon à la menthe, n'étant plus qu'un souvenir...il s'était assoupit.

 

Comme un somnanbule, il se redressa brusquement. A travers la vitre du compartiment, apparaissait un paysage lunaire. L'air était rempli par un vacarme assourdissant, fait de ronronnements de moteurs et de claquement d'armes automatiques. Devant le train bloqué à un passge à niveau, défilaient, à la queu leu leu, comme à la parade, un cortège de chars, tourelles fermées et canons aux aguets. Et c'est le moment que choisit Gilbert, alias "Biberon", pour réclamer avec véhémence sa bouteille.   (à suivre)