Poèmes-conversation - Jean Tardieu et Jacques Prévert suivi de : le principe
Conversation (Jean Tardieu)
Comment ça va sur la terre ?
- Ça va, ça va bien.
Les petits chiens sont-ils prospères ?
- Mon dieu oui merci bien.
Et les nuages ?
- Ça flotte.
Et les volcans ?
- Ça mijote.
Et les fleuves ?
- Ça s’écoule.
Et le temps ?
- Ça se déroule.
Et votre âme ?
- Elle est malade
Le printemps était trop vert
Elle a mangé trop de salade.
Conversation ( Jacques Prévert)
Le porte-monnaie:
- Je suis d'une incontestable utilité c'est un fait
Le porte-parapluie:
- D'accord mais tout de même il faut bien reconnaître
que si je n'existais pas il faudrait m'inventer.
Le porte-drapeau:
- Moi je me passe de commentaires
Je suis modeste et je me tais
D'ailleurs je n'ai pas le droit de parler
Le porte-bonheur:
- Moi je porte bonheur parce que c'est mon métier
Les trois autres (hochant la tête):
- Jolie mentalité !
Deux poèmes -conversation : Jean Tardieu et Jacques Prévert
La vertu d'un dialogue est de rester vivant, tant par son allure improvisée que par la spontanéité des échanges. Les poèmes-conversation font partie de cette volonté de permettre au poète de se dégager de la tyrannie du langage et d'enregistrer, ‘’au centre de la vie, en quelque sorte, le lyrisme ambiant’’.
Comment et (est-ce possible, même, de… ) dépasser l'un des paradoxes du dialogue écrit qui fige ce qui autrement est essentiellement improvisé et volatil ?
Dans sa conférence sur ‘’L'Esprit nouveau’’, Apollinaire avait revendiqué pour le poète ‘’une curiosité qui le pousse à explorer tous les domaines propres à fournir une matière littéraire qui permette d'exalter la vie sous quelque forme qu'elle se présente’’. Les poèmes-conversation font partie de cette volonté de permettre au poète de se dégager de la tyrannie du langage et d'enregistrer, « au centre de la vie, en quelque sorte, le lyrisme ambiant’’.
Jean Tardieu est, lui, à l'origine d'une œuvre qui se situe au confluent du théâtre et de la poésie.
Ses textes, courts, souvent humoristiques, se présentent comme des « poèmes à jouer » où des personnages décalés trahissent, dans un langage interchangeable, leur désarroi devant un monde incompréhensible
Il définit ainsi la place du poète : ‘’Le rôle du poète n’est-il pas de donner la vie à ce qui se tait dans l’homme et dans les choses, puis de se perdre au cœur de la Parole ? Cette parole qu’un peuple d’ombres se transmet d’une rive à l’autre du temps, il semble qu’une seule voix sans fin la porte et la profère. Elle seule, dépositaire d’un monde de secrets, tire de notre absence une longue mémoire, dessine dans l’espace la figure de l’Homme et prête à nos hasards la forme d’un destin…’’ Une voix sans personne, Gallimard, 1954
Il n'y a pas de troisième personne unifiant la confrontation des deux : les (discours) contraires sont réunis, mais non pas identifiés, ils ne culminent pas dans un « je » stable qui serait le « je » de l'auteur monologique.
Cette ‘’dialogique’’ de coexistence des contraires que Freud découvre dans l'inconscient et dans le rêve, Bakhtine l'appelle ‘’logique du rêve’’.
La ‘’topologie’’ du sujet dans ce qui est situé sur ‘’la brèche du moi’’ : pluralité des langues, confrontation des discours et des idéologies, sans conclusion et sans synthèse—sans ‘’monologisme’’, sans point axial.
Polyphonie non-finie, indécidable’’.
C’est le dialogue de Socrate qui a pour principe que la vérité se construit grâce à l'interrelation du dialogue : la vérité ‘’naît entre les hommes qui la cherchent ensemble, dans le processus de leur communication dialogique’’.
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