Le théâtre, du jeu au texte...critique de l'ouvrage de Florence Dupont Trouvé sur l'AFEF ( Assoc franç enseignants de français)

Publié le par Claire

Extraits d'un article rédigé par  Jean-Louis Jeannelle 

 

Aristote ou le vampire du théâtre occidental, de Florence Dupont

Aubier, 320 p., 22 €

 

 

Par la rédaction, mardi 23 octobre 2007 à 16:02 :: Théâtre :: #173 :: rss

 

Selon Florence Dupont, le philosophe grec, en plaçant le texte avant le jeu, a tué l'esprit du théâtre

La faute à Aristote  (lu dans le Monde du 19 octobre 2007)

Pourquoi s'ennuie-t-on aujourd'hui au théâtre ?

 

Pourquoi cet art est-il en passe de ne plus offrir qu'un délassement d'intellectuels ?

 

Dans Le Théâtre est-il nécessaire ? (Circé, 1997), Denis Guénoun notait que le cinéma avait désormais capté l'imaginaire du théâtre, sa puissance d'identification.

 

L'analyse de Florence Dupont est plus radicale encore : à ses yeux, la catastrophe remonte bien plus loin. Le coupable n'est autre qu'Aristote (384-322 av. J.-C.).

 

Selon elle, le traité d'Aristote représente une production savante, une machine de guerre dirigée contre l'institution théâtrale. Ses principales notions ne doivent rien à la culture commune aux Grecs : la musique, les chants, les chorégraphies y disparaissent au profit du seul agencement des actions.

 

Avec la Poétique, plus besoin de représenter une tragédie pour que celle-ci soit une représentation.

 

Ainsi privées de leur fonction sociale, de leur ancrage rituel ou politique,

 

et vouées à l'embaumement littéraire, les pièces sont réduites à leur seule histoire, jouables n'importe où, n'importe quand, par n'importe qui :

 

elles n'ont plus pour but que cette étrange " purification des passions " (catharsis),

 

une pure invention théorique du philosophe

 

selon Dupont. C'est désormais le muthos, l'histoire, et non plus la performance rituelle, qui suscite les passions, immédiatement guéries sous l'effet du plaisir que la représentation suffit à procurer. Le système aristotélicien, véritable piège intellectuel, s'autovalide.

 

                                               TYRANNIE DU RÉCIT

 

Mais tout cela ne serait rien si la Poétique n'avait pas suscité tant de commentaires. Car la cohérence de ce traité ne suffit pas à expliquer l'impérialisme théorique des concepts inventés par Aristote.

 

 

 

Les vrais " coupables " sont, en réalité, les propagateurs d'un " néo-aristotélisme " dont Florence Dupont reconstitue les trois grandes vagues historiques.

 

Paradoxalement, selon elle, l'âge classique (dont aucun élève du secondaire n'ignore la rage codificatrice) fut épargné : au XVIIe siècle, les pièces n'étaient éditées qu'après avoir été représentées - la performance primait.

 

La première révolution de l'aristotélisme moderne coïncide alors avec la montée en puissance du réalisme, au milieu du XVIIIe siècle. Goldoni chasse Arlequin, rompant ainsi avec les sources populaires, et Diderot publie, avec les Entretiens sur Le Fils naturel, un manifeste pour un théâtre de l'illusion réaliste.

 

Deuxième révolution, plus inattendue : le metteur en scène remplace le régisseur à la fin du XIXe siècle. Sa fonction sera de proposer une " lecture " de la pièce, autrement dit de faire de la scène non plus un espace de jeu unissant les comédiens au public mais un espace fictionnel offert au déchiffrement d'un public que les dramaturges rêvent de plus en plus compétent - pendant ce temps, la foule se rue dans les théâtres de boulevard.

 

Le XXe siècle connaîtra la troisième révolution : en dépit de son anti-aristotélisme affiché, Brecht réhabilite le muthos sous le terme de " Fable ".

 

Le critique Bernard Dort ou le metteur en scène Antoine Vitez achèveront le processus en encourageant une " sémiologie scénique ". A chaque fois, le texte se voit accorder, quoi qu'on en ait, une importance toujours plus grande.

 

 

 

" Nous n'en sommes pas sortis ", constate Florence Dupont. C'est qu'il n'est " pas si facile d'être non-aristotélicien " ! La notion de " théâtre post-dramatique ", avancée par le théoricien allemand Hans-Thies Lehmann, n'y change rien.

 

                   La tyrannie du récit reste implacable...