suite article B. GOETZ "La domination du théâtre"

Publié le par Claire

Freud est profondément aristotélicien en matière d’esthétique.
Comme l’écrit François Régnault, « il croit à la 
catharsis » 14.
Et l’on sait que la première utilisation par Freud de cette notion n’a rien à voir avec l’esthétique, puisque 
catharsis est, en un sens, un quasi-synonyme de « psychanalyse », au sens de thérapie.
La 
catharsis s’applique à la psychanalyse qui, à son tour,
va la « ré-appliquer » à l’esthétique du spectacle théâtral.
L’article sur les « Personnages psychopathiques à la scène » 
15, par exemple, use abondamment de cette notion. Mais, et c’est bien là tout le problème, pour Freud, la catharsis s’applique non seulement au poème dramatique, mais aussi à toute forme d’art.
Ainsi l’esthétique du théâtre deviendra le modèle de la théorie freudienne de la réception littéraire :

« la véritable jouissance de l’œuvre littéraire provient de ce que notre âme se trouve par elle soulagée de certaines tensions » 
16.

Cette domination du théâtre sur l’art en général, cette « théâtrocratie » dont Nietzsche accusait Wagner, il n’est pas étonnant de la retrouver chez Freud – si on fait l’hypothèse qu’elle est omniprésente dans l’Occident aristotélicien qui accroche toute sa théorie de l’art à un traité tronqué de poétique de la tragédie.

  • 14 . Op. cit., p. 88.
  • 15 . « Si le théâtre grave a pour finalité d’éveiller “crainte et pitié”, d’entraîner (...)
  • 16 . Der Dichter und das Phantasieren.
  • 17 . Jean-Louis Baudry, « Freud et la “création littéraire” », in Tel Quel, n° 32, Hiver (...)

10Toute œuvre d’art est pour Freud représentation, mimesis, Darstellung.
C’est donc le théâtre qui manifeste le mieux l’essence de l’art en général.

Comme l’écrit Jean-Louis Baudry : « Les œuvres qui se représentent,
LustspielTrauerspiel,
manifestent comme objectivement, sur une scène accessible à nos sens,
le caractère essentiel, commun à toutes,
d’être représentation... En fait toute la conception de Freud est imprégnée, marquée, conditionnée par l’idée de représentation » 
17.
L’œuvre fonctionne comme un appareil psychique.
L’appareil psychique fonctionne comme un théâtre...
C
e qu’il y a de suffocant dans la théorie freudienne, c’est qu’elle nous enferme à vie dans un théâtre où se joue toujours la même pièce, à quelques variantes près.

  • 18 . Jean-FrançoisLyotard, « Freud selon Cézanne », in Des dispositifs pulsionnels, Paris, (...)

11Mais le plus grave, d’un point de vue proprement esthétique,
c’est qu’une telle posture interdit de percevoir l’avènement qui lui est contemporain, d’un art de la 
présentation (qui échappe au dispositif théâtral).
L’esthétique de Freud « ne privilégie pas seulement l’art de représentation ; elle ordonne son interprétation aux axes de la relation transférentielle,
elle vise à référer l’œuvre aux instances de l’Œdipe et de la castration,
elle loge l’objet dans l’espace de l’imaginaire et entend lui appliquer une lecture guidée par le code d’une symbolique.
On ne saurait dire qu’elle soit fausse. Mais on comprend qu’elle puisse se rendre aveugle à des mutations essentielles dans la position de l’objet esthétique. » Un exemple ? – Cézanne : « On voit poindre chez ce peintre ce désir étrange : que le tableau soit 
lui-même un objet, qu’il ne vaille plus comme message, menace, supplique, défense, exorcisme, moralité, allusion, dans une relation symbolique, mais qu’il vaille comme un objet absolu, délivré de la relation transférentielle, indifférent à l’ordre relationnel, actif seulement dans l’ordre énergétique, dans le silence du corps. » 18 Bref, un tableau de Cézanne, ne fait plus scène.

  • 19 . Jean-FrançoisLyotard, « Plusieurs silences », in Des dispositifs pulsionnels,op. cit., (...)
  • 20 . Ibid., p. 28.

12La psychanalyse, elle, est proprement inconcevable sans le théâtre. « Freud dit à l’hystérique : vous voyez des scènes, vous avez des fantasmes, dites-moi ce que vous voyez, à mesure que vous me le direz, la consistance des images va se liquider. Donc il y a un théâtre d’image, dont l’hystérique est la spectatrice sur le divan. Et là-dessus, Freud construit un deuxième dispositif où l’hystérique est l’actrice, l’analyste l’auditeur invisible. Au théâtre succède la radio ; plus exactement : radio branchée sur la salle de théâtre, l’auditeur ne voyant pas lui-même la scène, comme dans les commentaires radiophoniques de matches de boxe, de football. Les charges investies en image vont se dépenser, mais en mots. Ces mots (du patient, du commentateur) vont venir buter sur le silence de l’analyste : silence énergétique, s’entend, ces mots donnés en demande d’amour resteront sans réponse. S’il y avait réponse de l’analyste, ce serait comme s’il montait lui même sur la scène à fantasme, la Phantasie loin de se dissoudre se renforcerait : ce qui se passe dans la vie quotidienne, imaginaire, où l’hystérique a des yeux et n’entend pas... » 19 

Au théâtre tout vient à la place de quelque chose d’autre, le théâtre est un art dominé, hanté par l’Autre et toutes ses figures. Comme l’écrit Régnault : « Le théâtre personnifie le Discours de l’Autre, soit sous la forme du personnage, soit parce que l’acteur énonce le Discours d’un autre, l’auteur » 
20. Le théâtre est un espace de représentation, un espace soumis à la représentation.

Freud tient qu’il en va de même du psychisme et de ses voix. Sans doute est-il permis de considérer la psychanalyse comme une immense entreprise théâtrale de déréalisation de l’espace. Il est possible, certes, de lui opposer l’idée d’un autre théâtre – « théâtre de la cruauté » – qui tenterait, à l’inverse, de restituer à l’espace ses véritables dimensions.

  • 21 . Jean-FrançoisLyotard, « Par-delà la représentation », préface à L’Ordre caché de (...)
  • 22 . Deleuze et Guattari,L’Anti-Œdipe,Capitalisme et schizophrénie, Nouvelle édition (...)

13Dans le texte de 1905-1906 (« Personnages psychopathiques à la scène »), Freud suggère une généalogie de la psychanalyse à partir de la question de la culpabilité et du paiement de la dette. La tragédie grecque est issue du sacrifice du bouc et elle engendre le drame-socio-politique, puis psychologique, qui aboutit finalement à la cure psychanalytique : « temple, théâtre, chambre politique, cabinet, espaces déréels, comme disent Laplanche et Pontalis, espaces circonscrits et soustraits aux lois de la dite réalité, où le désir peut se jouer dans toute son ambivalence, régions où se substituent aux “choses-mêmes” du désir des simulacrestolérés... » 21 À propos de l’affinité (c’est une litote...) de la psychanalyse et du théâtre, on se reportera évidemment aux analyses désormais classiques de Deleuze et Guattari dans l’Anti-Œdipe : « Nous sommes tous Chéri-Bibi au théâtre, criant devant Œdipe : voilà un type dans mon genre, voilà un type dans mon genre ! » 22.

Publié dans citations. Notes.

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