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« Je vais lui faire payer. »
C’est Michèle qui parle, roulée en boule dans son lit. Une bouteille de gin, vide, git sur son oreiller, à quelques centimètres de son front.
Ce minable avait été particulièrement odieux. Bien entendu, c'est toujours elle qui s’exprime.
Juste après, elle avait pris sa revanche au téléphone, en utilisant le joujou qu’il lui avait offert pour son anniversaire. Un portable. Réglant ses comptes à voix haute. Bien fait pour lui. Il l'énervait tellement. Sur le pas de sa porte, quasiment dans le jardin. Les voisins avaient tout entendu. Amusant comme leur silence s’épaississait au fur et à mesure que son ton à elle montait. Elle s'était vengée de tous, de Charlie, mais aussi d'eux. Elle sentait dans leurs regards toute la désapprobation du monde. Une sorte de grand soulagement. Ce qu'elle leur,... lui, avait envoyé ! La vérité, c'est tout. Ce type était bien un minable. Une lavette sans personnalité. Alcoolique. Quand je pense qu’il dit que c’est moi...
Elle se leva péniblement. Le souvenir de cette passe d'armes dont elle était sortie victorieuse, lui avait donné soif. Des maux de tête, une bouche pâteuse...Même s’il lui avait expliqué, de là à la convaincre tout à fait..., mais bon, qu'il fallait soigner le mal par le mal, elle se prépara, sans lésiner un grand verre de trois comprimés d'Alka Seltzer. Être d'aplomb pour le rendez-vous chez la Notaire. Elle grignoterait un petit en-cas en ville juste avant. Pourquoi pas un croque-monsieur...Ouf! Elle gardait quelques traces d'humour. Et pourtant, avec lui, tout devenait dramatique voire pathétique. Comment avait-elle pu tomber amoureuse de lui !!!
Il fallait lui faire rendre gorge. Qu'il paye. Elle le répétait de temps à autre pour ne pas oublier son objectif. A la trappe, le Charlie. Sa main était agitée de tremblements. Elle le revit les yeux troubles, veinés, de tout près, pas pour l'embrasser, non, pour la défier et la frapper, qui sait. Elle avait reculé, affolée et prise d'une soudaine envie de vomir. Il l'avait déjà molestée, l'été dernier, alors qu’elle ne s’y attendait pas... Evidemment qu'elle venait de lui dire des choses qu’elle n’aurait pas acceptées, de sa part à lui. Mais il n'était plus question de lui pardonner.
Quand elle lançait à qui voulait l’entendre qu'elle était « Madame Rablieur », …ce n'était pas vrai. Ils n’avaient pas convolé… La bigamie est interdite en France, et lui était déjà marié. Il ne divorçait pas, parce qu’il n’avait pas d’argent. Sa première et seule épouse, (le salaud), voulait, évidemment, une pension alimentaire pour l'enfant, (La salope) naturellement...C'est à cause de ce môme,... peut-être une fille, je n'en sais rien, il ne m'a jamais dit grand chose, au final,... seulement qu'il ne voulait pas faire de bébé avec moi. Tout pour plaire ! En plus du fait qu'il n'allait pas souvent chez le coiffeur. Alors, avec des cheveux fins et mous…Et en rentrant le soir, quand il ne prenait pas de douche, il sentait des odeurs de cuisine, insupportables… Mais le pire, le pire, dans cette affaire, c'est que ce gars n'était pas fait pour elle, qu’elle méritait mieux. Il aurait suffi qu’elle ouvre la vanne des confidences, pour entendre enfin ce que son entourage avait à lui dire au sujet de ce compagnonnage quasi contre-nature.
Michèle sécha les larmes qui avaient jaillies au souvenir de cet instant où elle avait reculé, qu’il l’avait rattrapée, mais où elle avait eu la force morale de se faufiler sous son bras gauche, à cette seconde précise où il allait le refermer sur elle et la maintenir contre le mur. De l’autre, il brandissait une lettre de la banque…Il voulait lui faire peur, l'humilier...face contre face, mêlant leurs haleines anisées. Elle l’en avait empêché. Ce jour-là, ils avaient commencé par trinquer à leur rencontre,... il la faisait boire, la tentait, elle cédait... et puis, sans prévenir, il y avait eu les reproches, suivis de près par les insultes. Mais elle s’en était tirée. Et c’était ce qui comptait. Il s'était affalé sur le sol, et avait passé sa nuit assis, avachi contre ce même mur froid et humide du couloir, contre lequel il avait voulu la plaquer, sans la poursuivre, sans plus s'occuper d'elle. L'ignorant totalement à partir de ce moment.
Sa migraine s’estompait. Elle se prépara et sortit.
« Mademoiselle...Mademoiselle..., calmez-vous. Bien sûr que je vous soutiens. Pour dire crûment les choses et vous rassurer, c'est vous qui réglez mes honoraires, ce n'est pas lui. Nous en sommes bien d'accord. Pour le premier acte, si je puis dire, ce sera de l'ordre de cinq cents euros, ceci pour répondre à la question que vous m'avez posée tantôt, au début de notre entretien. Je me suis occupée de votre dossier dès votre premier coup de téléphone ».
« Mais, c'est de l'arnaque... ». Michèle s'efforçait de ne pas se mettre en colère, pour ne pas donner d'elle une trop mauvaise opinion. Il fallait absolument qu'elle vende ce terrain qu'ils avaient acheté ensemble, Rablieur et elle, et très vite. Cela faisait partie de son plan.
« Je n'ai pas cette somme. » Et ce n'était pas faux. Elle gagnait sa vie, oui, mais sans plus. Dans le social, comme on dit. Le manque d'argent, elle le côtoyait tous les jours, quand elle montait des dossiers pour venir en aide à des malheureux, toujours plus nombreux qui n'avaient pas grand chose pour vivre et qui attendaient un coup de pouce de l'Etat ou d'autres instances. Les gens qu'elle recevait étaient à bout. Elle le ressentait physiquement. C’était très lourd à porter, pour elle qui prenait sur son dos toute la misère du monde, envahie de maudite compassion ; alors que pour bien faire son boulot, il fallait garder la tête froide, prendre du recul, ne pas apporter ses dossiers à la maison etc., etc., faire preuve d'empathie. Les nouveaux psy disent comme ça. La sympathie moins l'affectif. Une trouvaille pour justifier l'indifférence, et pour éviter la culpabilité si un dossier n'aboutit pas.
« Vous savez, j'ai des fins de mois difficiles. Déjà que j'habite à
l'hôtel, depuis une huitaine de jours. Il y en a combien des actes ? »
L’hôtel, une dernière étape avant un retour au bercail...elle se résignait difficilement à retourner vivre chez ses parents. Et pourtant à partir de ce soir, elle n'aurait plus d'autre adresse
avant un certain temps. Pas forcément plus folichon.
La Notaire sourit. "Tout dépend...Vous voulez, si je me trompe arrêtez-moi, vendre votre jardin au nez et à la barbe de votre compagnon. Il n'est pas censé voir la couleur du bénéfice de la transaction que vous comptez effectuer."
Michèle sursauta. Cette femme la présentait comme une voleuse, mais tant pis.
« - Pensez ce que vous voulez, cet argent, j'en ai besoin. Je veux retrouver ma liberté. J'ai énormément investi dans la maison...Mes économies y sont passées. Depuis le début, c’est heureusement, comme de juste, lui qui paye les traites mensuelles. Il peut, il travaille dans la restauration. J’en ai assez fait. Je me désengage. J'ai ma conscience pour moi, Madame.
- Je ne me permettrais pas d'en douter, chère Mademoiselle. Reprenons rendez-vous pour la semaine prochaine. Vous me payerez sur la vente. Je connais quelqu'un à qui ce terrain pourrait convenir. »
Au téléphone, sa mère l’entendait sourire. La Notaire à qui elle avait eu raison de faire confiance était payée et le chèque déposé à la banque. Charlie n'avait rien vu venir.
Une camionnette de location, avait suffi à Michèle, le dimanche précédent, pour enfourner, pêle-mêle, - il travaillait ce jour-là -, tout ce qui lui appartenait. Le fait qu’elle ait réinstallé ses meubles dans sa chambre de jeune fille, avait moins choqué ses parents qu’elle aurait pu le penser. Et puis avec son chèque, qu’elle avait embrassé plusieurs fois, elle se sentait plus forte. Pauvre Charlie, il ne prendrait pas conscience de sa vengeance de si tôt. Mais sa tête, le jour où il saurait !
« Mais non, maman, le jardin n’est plus à lui…Et il va continuer à payer les traites de la maison, bien sûr. Il ne peut pas faire autrement. Il n’aura pas un sou… Crois-moi. J’en ai assez bavé. A ce soir. Oui, c'est fait, je dors chez vous, oui, d'accord, ... chez moi..., si tu le dis. Je vous embrasse, toi et papa. »