participation non primée au concours organisé par l'Association "Récits de vie" sur le thème : L'autobiographie risque ou chance ?SE COMPROMETTRE (RECIT autobiographique)

 

SE COMPROMETTRE ...

Mes souvenirs les plus anciens remontent à la rue Coislin. J’habitais à Metz, dans cette rue, au numéro 12. Quand je cherche aujourd’hui à situer l’emplacement de la maison où j’ai passé à peu près 11 ans de ma vie, je peine à le retrouver. Non que la rue ait disparu, mais elle a changé d’aspect. Elle me semble courte, compacte, avec ses résidences et sa tour. Des professions à plaque ont remplacé les petits commerces de mon passé. Et au lieu des maisons d’habitation assez inconfortables, mais, dans mon souvenir, grouillant d’enfants de mon âge, on trouve maintenant des  logements silencieux de type résidentiel.

De la fenêtre de ma chambre je voyais  La Place. « Où tu vas ? Ben, sur La Place, m’man. » De terrain de jeux, elle est aujourd’hui devenue parking. Entre temps, elle fut  gare des cars. Les travaux occasionnés par sa construction s’étalent sur une période qui a coïncidé avec la fin de mon enfance… C’est juste avant la mise en service de celle-ci que j’ai déménagé pour un autre quartier.

De cette période, certaines images me reviennent, diapositives qui se suivent dans le désordre. Je ne parviens pas à savoir si ce sont de vrais souvenirs, ou de ceux que j’ai, au fil du temps, façonnés afin de donner une armature à ma vie.

Si je pouvais, grâce à ces lignes trouver une réponse à mes interrogations,  trouver l’équation, de ce néant qui m’envahit certains jours, il me semble, ce matin, que je serais moins poreuse, (j’ai, comme beaucoup, le fantasme de l’éponge,…). Dans un contact plus rugueux, mais aussi plus incisif, intrusif avec les choses et les gens, moins confus, fusionnel,  me viendra, sans doute la possibilité d’être  moins artificieuse,  artificielle. (Halte ! ce que tu dis de toi, les autres vont s’en contenter, m’a-t-on dit souvent. Faut-il donc pour autant toujours sauver les apparences en ne posant jamais sur la table ses vrais doutes ?) Mes artifices, -est-ce le terme le plus adapté ? (Au secours ! Je me présente comme une maudite tricheuse, bluffeuse. Soyez en sûr, si c’est le cas, il s’agit d’aller chercher du côté de Sartre plutôt et de sa définition du « salaud ».) Ce que j’appelle « artifice », donc, faute de mieux,  concerne, en particulier, ma relation aux autres, à autrui, et mieux encore, plus « mode », à l’altérité. J’ai ce qu’on peut appeler une stratégie inconsciente (un art de défense, oui, ce mot là, éventuellement), qui  me fait m’accorder, sans réflexion, comme dans une immédiateté parfaite à la personne que je côtoie et dont je partage aisément le point de vue, les sentiments. Il me faut le recul du temps, et la solitude, pour rester libre…J’ai lu qu’on pouvait, dans un tel cas, soupçonner un lien à la vie foncièrement paranoïaque, qui se tapirait dans la conscience, attendant son heure. Mes parents, lecteurs compulsifs et aveugles d’ouvrages de psychologie, amateurs ivres de tests et recettes auxquels ils soumettaient les autres, s’entourant eux, de l’anneau de Gigès, détectaient, chez moi,  selon les jours, un fort « manque de personnalité » ou même pire, comme évoqué plus haut, évidemment, une hypocrisie* consommée… Mais ça, uniquement quand leurs intérêts étaient contrariés.  Il était, dans tous les cas, indispensable, de me mettre sur le bon rail. Après, ça allait tout seul… « Elle est gentille, mais influençable… ». J’évoquerai les batailles destinées à me réhabiliter à leurs yeux, dans un autre chapitre, car il faut en venir au fait.

 

J’avais 7 ou 8 ans et je remonte chez moi, avec un filet à commissions contenant de la viande. Un vieux chat affamé, qui me fait encore peur, le flaire et l’attaque avec une patte. Epouvantée, je jette le tout et cours me mettre à l’abri. C’est dans ce quartier que j’ai conçu  ma terreur des chats.

 

Des cadavres de chats, c’est ce dont je veux parler. Vous allez comprendre.  Mes doigts se font plus rapides sur le clavier. Et, alors que je  suis chez moi, en sécurité, mon cœur s’emballe et j’ai l’impression d’étouffer !  Comme je voudrais me débarrasser de mes terreurs. J’essaye de brouiller des visions menaçantes, qui m’étreignent jusqu’à la nausée. Dans mon quartier, à l’époque,  les félins étaient souvent persécutés. J’ai vu, un jour de la fenêtre de ma chambre, un groupe de quatre jeunes se livrer à ce qu’on peut quand même appeler un meurtre, en riant. Ils étaient sous la conduite d’une sorte de petit caïd du quartier, Mimi quelque chose, que tout le monde craignait. Et ils se défoulaient…Je me souviens de m’être cachée dans un coin, tremblant de tous mes membres. J’en ai vu encore d’autres, sans vie, à côté d’une grosse pierre.  « Katzenmörderer » (« tueurs de chats »), peut-être l’orthographe du mot allemand n’est-elle pas correcte, était souvent l’insulte suprême quand il fallait désigner des gens malintentionnés et agressifs. La preuve, je l’ai retenu, alors que mes connaissances dans cette langue, ma première langue vivante, après la langue native, comme on dit dans le milieu scolaire, sont assez rudimentaires. Quand, actuellement, mais c’est très rare, je suis amenée à passer,  à côté d’un chat mort, déposé sur le bord d’un trottoir, je ne crie plus. Je détourne simplement les yeux et m’efforce de penser à autre chose. Mais j’ai mis du temps. Je crois que c’est le fait d’avoir eu une chienne, Suzy, qui m’a permis de surmonter cette épreuve. Adorable bien qu’assez hargneuse…toujours dans mes jambes, pendant 14 ans. Ce petit croisement d’York m’a appris à vivre en bonne intelligence avec un animal.

 

Je n’ai pas fait de cauchemar, cette nuit.

Tant mieux. Je craignais, avant de m’endormir, que mon inconscient ne rejoigne mes préoccupations diurnes, tous ces mots alignés, qui m’ont permis de faire resurgir le long cortège stratifié de tout ce qui me fait si peur.

 

J’ai, au petit déjeuner, cédé à la tentation- j’ignorais alors que c’était prendre un gros risque- de lire les lignes qui précèdent à l’homme qui est à mes côtés depuis une trentaine d’années. Il m’a assurée que je passerais pour une folle si elles tombaient sous les yeux de mes connaissances. Sous les siens, certainement ! Il va falloir que j’assume. J’ai pendant des années traité du genre autobiographique avec des élèves. Bien sûr, j’évoquais avec un insouciant enthousiasme, (je me délectais de ces explications, filandreuses, théoriques, sur un rythme accéléré ! Pauvres élèves. Etait-ce bien pédagogique ?) les difficultés, les risques auxquels était confronté  un narrateur-auteur. Mais voilà qu’aujourd’hui, alors que je tente de réaliser un projet de ce type, en essayant d’oublier que ma vie est banale à mourir, je suis obligée de me mesurer à ce qui était bien classé, pour moi, bien cloisonné, dans la catégorie des thèmes incontournables du genre biographique.

Il est, en effet dissuasif, de s’imaginer, après avoir montré un petit quelque chose de soi, dévisagée par des gens, une foule sans visages, mais où parfois l’on distingue, en surimpression, l’air sombre de son frère, attristé ou effondré de sa mère, de ses enfants, même, ou goguenard de son père…Et d’une cohorte d’autres qui vite détournent les yeux, écœurés et s’enfoncent dans la nuit.

Je suis très soucieuse, habituellement, de ne pas effrayer les gens que je fréquente. Passer pour une vieille souillon, hystérique et qui sent mauvais me serait insupportable. Et j’irais raconter que je porte dans mon cœur des histoires si malpropres !  Pourquoi ?

S’ils tombent dessus, qu’en penseraient mes parents ? Ma marraine, la sœur de ma mère, celle dont je porte le prénom, Claire ? Un prénom qui, dès lors, devient oxymore. Il n’est pas  aisé de lever le voile, à ses ascendants, sur son enfance, sur ce qui fait vaciller. Je le sais, car quand ma fille évoque sa prime jeunesse, celle irrémédiable où tout se jouerait, elle enclenche chez moi, le plan Vigipirate…Que va-t-elle pouvoir raconter ? Je cherche le moyen de changer, (avec habileté ?)...de sujet de conversation…Mais parfois, elle insiste. Je crains son jugement, finalement. Que mes réactions aient été mal interprétées, en somme que j’aie été  égoïste, imprudente, nulle. Eh ! Oui, étais-je sur le bon rail tout le temps ! 

Il me faut donc vous  l’avouer, (peut-être, finalement,  ai-je eu tort de renoncer à la pratique rituelle de la confession) après la  lecture impromptue, impulsive, à mon mari, hier, j’ai éliminé certains passages de mon texte. Ceux qui lui ont le plus déplu. Je me suis dit, la vérité dut-elle en souffrir, (je voulais, au départ faire « palper » le caractère traumatisant de ces souvenirs, mais bon …), que les lecteurs éventuels de ma prose seraient, à n’en pas douter, aussi mal à l’aise que lui. Qu’il représentait, à lui seul,  la sensibilité moyenne et que, voilà…, on avait saisi l’essentiel, et que c’était suffisant !

 

Ai-je bien agi ? Je ne sais pas. Je ne prends pas le risque. Parce que, c’est vrai que, maintenant, je ne suis plus obsédée par cela.  Il m’est cependant difficile d’occulter totalement le fait que je garde toujours, en mon for intérieur, dans la rue, quand je marche, l’éventualité de faire face à un incident de cette sorte.  Je précise bien, pour mon cher Jean-Luc -  si je me hasarde à lui lire une nouvelle fois ce que j’ai écrit, élagué, purifié, en quelque sorte- lui que cette perspective- celle de ma phobie- effraie, que cette appréhension n’est pas consciente,… la plupart du temps. Surtout quand nous sortons ensemble…C’est dit. Juré craché…

J’ai cédé une nouvelle fois. Je ne le ferai plus. J’ai eu l’impression que mes parents étaient là tous les deux. Risque, je le savais. Trop intime, pour des intimes. Comme le jour où je suis montée sur une chaise et où j’ai claironné, après avoir lu, il me semble, un poème d’Aragon : « Vive moi ! ». C’est là, devant leur réaction incrédule, que j’ai compris que je passerais ma vie à expier.

 

 

 

 

*à prendre dans son sens étymologique : acteur, masque.

(Texte envoyé au concours "récit de vie" 2008/2009)

 

 

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