poèmes de Louis ARAGON extraits de "Le fou d'Elsa"

J'arrive où je suis étranger.

 

Rien n'est précaire comme vivre

Rien comme être n'est passager

C'est un peu fondre comme le givre

Et pour le vent être léger

J'arrive où je suis étranger

 

Un jour tu passes la frontière

D'où viens-tu mais où vas-tu donc

Demain qu'importe et qu'importe hier

Le coeur change avec le chardon

Tout est sans rime ni pardon

 

Passe ton doigt là sur ta tempe

Touche l'enfance de tes yeux

Mieux vaut laisser basses les lampes

La nuit plus longtemps nous va mieux

C'est le grand jour qui se fait vieux

 

Les arbres sont beaux en automne

Mais l'enfant qu'est-il devenu

Je me regarde et je m'étonne

De ce voyageur inconnu

De son visage et ses pieds nus

 

Peu a peu tu te fais silence

Mais pas assez vite pourtant

Pour ne sentir ta dissemblance

Et sur le toi-même d'antan

Tomber la poussière du temps

 

C'est long vieillir au bout du compte

Le sable en fuit entre nos doigts

C'est comme une eau froide qui monte

C'est comme une honte qui croît

Un cuir à crier qu'on corroie

 

C'est long d'être un homme une chose

C'est long de renoncer à tout

Et sens-tu les métamorphoses

Qui se font au-dedans de nous

Lentement plier nos genoux

 

O mer amère ô mer profonde

Quelle est l'heure de tes marées

Combien faut-il d'années-secondes

A l'homme pour l'homme abjurer

Pourquoi pourquoi ces simagrées

 

Rien n'est précaire comme vivre

Rien comme être n'est passager

C'est un peu fondre comme le givre

Et pour le vent être léger

J'arrive où je suis étranger

 

Louis Aragon (1897-1982)

 Extrait du "Fou d'Elsa".Elsa.extrait de « Le fou d’Elsa »

 

Il y a des choses que je ne dis à Personne Alors

Elles ne font de mal à personne Mais

Le malheur c'est

Que moi

Le malheur le malheur c'est

Que moi ces choses je les sais

Il y a des choses qui me rongent La nuit

Par exemple des choses comme

Comment dire comment des choses comme des songes

Et le malheur c'est que ce ne sont pas du tout des songes

Il y a des choses qui me sont tout à fait

Mais tout à fait insupportables même si

Je n'en dis rien même si je n'en

Dis rien comprenez comprenez moi bien

Alors ça vous parfois ça vous étouffe

Regardez regardez moi bien

Regardez ma bouche

Qui s'ouvre et ferme et ne dit rien

Penser seulement d'autre chose

Songer à voix haute et de moi

Mots sortent de quoi je m'étonne

Qui ne font de mal à personne

Au lieu de quoi j'ai peur de moi

De cette chose en moi qui parle

Je sais bien qu'il ne le faut pas

Mais que voulez-vous que j'y fasse

Ma bouche s'ouvre et l'âme est là

Qui palpite oiseau sur ma lèvre

O tout ce que je ne dis pas

Ce que je ne dis à personne

Le malheur c'est que cela sonne

Et cogne obstinément en moi

Le malheur c'est que c'est en moi

Même si n'en sait rien personne

Non laissez moi non laissez moi

Parfois je me le dis parfois

Il vaut mieux parler que se taire

Et puis je sens se dessécher

Ces mots de moi dans ma salive

C'est là le malheur pas le mien

Le malheur qui nous est commun

Epouvante des autres hommes

Et qui donc t'eut donné la main

Etant donné ce que nous sommes

Pour peu pour peu que tu l'aies dit

Cela qui ne peut prendre forme

Cela qui t'habite et prend forme

Tout au moins qui est sur le point

Qu'écrase ton poing

Et les gens Que voulez-vous dire

Tu te sens comme tu te sens

Bête en face des gens Qu'étais-je

Qu'étais-je à dire Ah oui peut-être

Qu'il fait beau qu'il va pleuvoir qu'il faut qu'on aille

Où donc Même cela c'est trop

Et je les garde dans les dents

Ces mots de peur qu'ils signifient

Ne me regardez pas dedans

Qu'il fait beau cela vous suffit

Je peux bien dire qu'il fait beau

Même s'il pleut sur mon visage

Croire au soleil quand tombe l'eau

Les mots dans moi meurent si fort

Qui si fortement me meurtrissent

Les mots que je ne forme pas

Est-ce leur mort en moi qui mord

Le malheur c'est savoir de quoi

Je ne parle pas à la fois

Et de quoi cependant je parle

C'est en nous qu'il nous faut nous taire.