L'inutile retour (texte SACD)

Sans-titre-6.pngDeux personnages : une mère (LA MERE) et une fille (AGNES)

AGNES revient pour demander des comptes à sa mère

(Seule sur la scène, elle part d'un grand rire d'ogresse, si possible)

AGNES - Aaahh Hahaha...ça y est. J'y suis. Je n'aurais jamais dû quitter cet endroit. C'est chez moi. La maison où je suis née. Le tombeau de mon père. Aux murs  sont exposés les portraits de tous mes aïeux. Ma mère ne m'attend pas...jamais. Ma naissance : un hasard, elle a dit quand je l'ai questionnée, pressée de répondre. Un accident. J'ai voulu te faire passer.
(Elle crie) 
Il n'y a personne ?
(Elle se met assise au milieu de la scène, dans un rond de lumière et chantonne en comptant sur ses doigts) 
Un, deux, trois, j'irai dans les bois,
Quatre, cinq, six, Cueillir des cerises,
Sept, huit, neuf, dans mon panier neuf,
Dix, onze, douze, elles seront toutes rouges
Rouges comme le sang, comme le sang
( elle regarde droit devant elle)...Elle était pourpre, une étoffe purpurine, celle dans laquelle encore hier, je m'emmitouflais pour partir à sa recherche. Vieille folle à la démarche chaotique, les jambes prises dans les plis soyeux qui dévoilaient par intermittences ses nuances sombres.
(Elle reste immobile et le rond lumineux dans lequel elle se trouvait se déplace et encercle une femme âgée qui vient d'arriver)
 
LA MERE - Cette voix, ce ton... Impossible. (Elle regarde autour d'elle, agitée. Elle se pince comme pour vérifier si elle est bien réveillée.) Non. Elle ne peut pas être ici. Elle ne serait pas revenue. 
(La voix de la fille monte de l'obscurité)
AGNES - Mère Mère Maman. Tu vois, j'ose...Maman, maman, maman. Oui, je suis ici, de retour (Elle sort de l'obscurité et avance vers sa mère) Regarde. Examine. Touche . Ma tête, mes épaules, mes bras. Plus franchement.( Elle lui tient les mains pour l'obliger à la toucher).
LA MERE - Cette nuit en rêve (Elle échappe à sa fille), je t'ai aperçue, sur le chemin qui mène à la maison. Au croisement. Serrée entre tes mains, une urne. Tu tremblais de colère. dans l'urne les cendres de tes deux soeurs. Que tu n'as pas connues. Qui n'ont pas vécu. Mortes au moment de venir au monde. Toutes les deux.
AGNES - Mère, je t'en prie. Je n'ai rien à voir avec ce rêve.  Je n'ai en moi aucune colère. Je ne reviens pas pour me venger. 
LA MERE - Te venger de quoi, donc ? Je t'ai tout donné... Je ne voulais plus d'enfants. J'en avais assez de donner la mort.
AGNES - Assez. Tu as été dépassée par les événements. Je suis née malgré toi. Je reviens malgré toi. Finalement c'est toi qui le dis. Mes soeurs reviennent aussi. Je suis revêtue de leurs peaux. Elles me tiennent chaud. Elles me poussent à venir prendre ma place. Près de toi.
LA MERE - Tu me fais peur. Au secours! 
AGNES- Qui pourrait venir t'aider ? Quel secours espères-tu ? Et que crains-tu ? La vérité de ma naissance, je la connais. Tu ne m'as rien caché. Depuis lors, l'indifférence règle  ma vie. Rien ne peut m'atteindre. Plus, te souviens-tu, de ce  jour où...Nous bavardions joyeusement, à la cuisine, et  tu m'as raconté...Je n'ai pas réagi tout de suite.
LA MERE - Tais-toi, maintenant. Aie pitié !
AGNES - De toi ? As-tu pensé que je pourrais souffrir, quand par le détail, entre deux assiettes, disposées joliment sur une table fleurie, on était en été, tu m'as, sans sommation, raconté des événements que je n'avais pas besoin de connaître, qui ne regardaient que toi. En plein coeur. Tir fatal. Invisible. J'ai continué à babiller. J'avais 8 ans.
je t'ai embrassée sur la joue, pour t'excuser peut-être, pour te pardonner à l'avance d'avoir instillé ce poison dans mes veines.
LA MERE - Tu te prends au sérieux, là. Je ne me souviens pas de ce baiser. Nous n'avons jamais mis la table ensemble. Il y avait trois assiettes, pas deux. Tu dis n'importe quoi. Tes souvenirs sont faux. Et les fleurs, d'où seraient-elles venues ?  Raconter ?  Toi, tu  racontes des histoires, des bobards. Moi je  n'avais rien à raconter. Tu voles ma vie, tu la transformes. Tu la tritures, tu la malaxes.
AGNES- Peut-être, en effet,  je la pétris...
LA MERE- Oui. Potier. Tu façonnes.Comme un dieu. Voilà ce qui te travaille.
AGNES - Je t'en supplie. Ne m'abîme pas une deuxième fois.
LA MERE - Alors, va-t-en. Que viens-tu chercher ici ? Tu veux me tuer ? 
(Elle se rapproche d'Agnès) Je vois dans tes yeux que...tes yeux sont rougis...Tu as pleuré ?
AGNES- (s'échappant) Non. Pas pleuré. Jamais. Ri, oui.( Elle se force à rire) Tu es si...Maman...Si faible, en apparence, si molle. Si terrifiante...(Elle se rapproche à nouveau) ...Et tes yeux à toi...qui me tiennent à distance. Ils sont bleus, de ce bleu minéral, désolé, qui ne trouve de repos et d'alternative que dans la haine.
LA MERE - Oui. Je te hais. Peut-être. Pars. Ta présence ne m'est supportable que de loin.  De loin, je t'imagine, je te regarde, aimer, souffrir, vivre.
AGNES - 
( qui perd progressivement toute énergie et dont la voix peut contenir des sanglots) C'est trop facile... Tu vas t'en tirer, je vais te laisser, je vais partir, je me sens faiblir... J'étouffe !
LA MERE - (la tire par le bras, veut l'asseoir sur une chaise, Agnès se débat.) Viens-là. Repose-toi. Veux-tu que j'appelle quelqu'un ? Tu as peur de moi. Je ne suis qu'une vieille femme... Et si c'était vrai, qu'il fallait rendre des comptes ? Là-haut...
AGNES - Tu préfères "là-haut"...Tu penses encore que tu seras pardonnée. Alors, c'est que pour toi, Dieu n'est ni une femme, ni surtout une fille...sinon tu ne t'en tirerais pas...
(LA MERE disparaît peu à peu. Il reste la fille qui chancelle, mais ne tombe pas.Elle supplie)
AGNES - Maman. Reste. Tu es impossible. Reviens. Nous pouvons parler. Calmement. Tu pourrais me dire... Je veux comprendre.  
Nous pourrions aussi rester là, sans rien dire. Intimes. Confiantes. Unies par nos silences.(Elle sanglote).
(Une musique tout doucement la délivre de ses larmes du Chopin, peut-être. Elle disparaît.)

                                                                            NOIR