"La faim...justifie les moyens"ou Des bonbons à l'écriture (récit autobiographique)

Le sourire de l’homme qui passait, ce jour-là, dans la principale artère marchande de la ville où je demeure depuis  quelques décennies, m’en rappela brutalement un autre.

 

Il regardait une jeune fille entrer furtivement, dans son sac, un sachet de bonbons qu’elle venait d’acheter. J’ai  prêté en un éclair des intentions malsaines à cet homme dont  les yeux s’étaient  posés, sans doute par hasard, sur la scène, mon dieu, si courte, qu’elle pouvait ne pas avoir existé,  et que moi, j’avais captée.

 

Je suis seule dans la rue, satisfaite de sentir contre moi le paquet de bonbons que je viens d’acheter. Il faut savoir qu’on m’interdisait de grignoter surtout "des cochonneries". Quel terme ! A table, je devais terminer « mon assiette ». Même si elle contenait des choux Bruxelles,  qui me levaient le cœur. J’ai fui un jour, au moment du repas, alors que ma mère et ma grand-mère voulaient m’en faire avaler sous le prétexte que c’était bon pour la santé. J’ai tourné dans le quartier. En larmes. Echapper aux légumes trop cuits, en décomposition. Aujourd’hui, soit dit en passant, je privilégie les salades. Le cru. Découper et assaisonner des concombres, courgettes, tomates, carottes, persil etc., un filet de citron, une goutte d’huile d’olive, une gousse d’ail, du sel (iodé fluoré…) Je me persuade, avec l'aide des médias... qu'alors, j' oeuvre pour éviter  des maladies liées à de supposées  carences vitaminiques. Mais je m’égare.

 

Je faisais donc une grande consommation de produits illicites : Carambars, guimauve et autres Malabars. Comme les alcooliques, je m’étais tracé un  itinéraire un peu compliqué qui me permettait de les acheter dans des magasins différents. Evitant ainsi d’être  reconnue et aussi de décevoir mes parents. Ils n’avaient pas mérité que je leur complique l’existence. Je ne sais plus très bien où je trouvais l’argent. Nous avions des comptes dans deux épiceries : ma mère payait ses dettes à la fin du mois. J’allais évidemment me fournir là, de temps en temps : il n’y avait pas le détail des achats sur les factures. Mais cela ne pouvait suffire.

 

Je me souviens aussi d’avoir, un jour,  pour subvenir à mes besoins, pris  cinq francs dans le porte-monnaie de ma mère. Un peu plus tard, j’ai confessé (c’était tout ce que j’avais trouvé d’acceptable, de sérieux, à dire…)  ce forfait au curé de la paroisse qui m’avait conseillé de les rendre...Comment aurais-je pu faire ? Je me suis contentée pour me faire pardonner, au moins du Bon Dieu, qui, j’en étais persuadée était plus magnanime que mes parents, de réciter, le plus dévotement possible, les cinq prières imposées comme pénitence.

 

 Puisqu’il était impératif que je me nourrisse  en dehors des repas, je me livrais à toutes sortes de cachotteries et même de bassesses. Comme celles de quémander, supplier que des copines me donnent un bout de leur goûter. J’avais commencé à faire la  même chose avec ma cousine, au CES, en sixième. J’ai pris conscience du côté pitoyable de mon attitude, ce jour où, dans  la cour, accompagnée de quelques uns de ses camarades, elle m’a donné une tranche de pain rassis. «  La grosse, tu as  faim …Viens chercher… » J’avais quelques kilos de trop, bien sûr. J’ai dû me mettre à courir pour échapper à leurs sarcasmes.

 

Ces détours ne doivent pas m’empêcher de  poursuivre le  souvenir du sourire de ce monsieur. Que j’ai eu honte ! Pendant plusieurs semaines je ne suis plus repassée par là.  

 

J’avais donc acheté un gros paquet de confiseries. Il fallait que j’y goûte, tout de suite. L’emballage me résiste. Quelques caramels tombent par terre. Pas le temps de les ramasser. Je coince le paquet sous mon bras gauche et j’en extrais un de son papier doré. Il trouve refuge dans ma bouche. Le deuxième suit le même chemin. La plupart du temps, j’allais jusqu’à trois. Un dans chaque joue et le troisième enserré entre le palais et la langue. Seul moyen pour mettre à l’épreuve leur onctueuse  saveur qui se répandait dans tout mon corps. J’étais nerveuse, j’allais arriver près de chez moi et je craignais d’être repérée.

 

C’est  l’été. Je n’ai  ni sac, ni poches, je prends donc le parti de placer le reste du sachet, à l’abri des regards. Sous ma jupe. Entre mon slip et la gaine que ma mère m’avait achetée pour maintenir mon ventre, un peu rond… Le troisième caramel me manque. Je soulève ma jupe à nouveau et, à ce moment-là, je croise le regard narquois d’un homme qui, sur le trottoir d’en face, assiste à la scène. Il me fait signe et commence à vouloir traverser. Affolée, je prends mes  jambes à mon cou.

 

 Comment rentrer chez moi sans passer devant ceux qui jouaient ou discutaient sur le trottoir  et qui ne manqueraient pas de m’arrêter, de me demander ce que j’avais.  Cette impression qu’on ne voyait que les bonbons, pourtant cachés !  Mes joues brûlaient.  Et ce monsieur, qui, j’en étais persuadée me suivait, en riant et qui allait en faire des gorges chaudes avec tous ceux qu’il rencontrerait. Je résolus, d’emprunter une petite ruelle peu fréquentée, parallèle à celle où j’habitais avec ma famille. Comme par un fait exprès, je croisai un de  mes oncles qui m’arrêta, me prit par les épaules, voulut que je le regarde, « honnêtement », dans les yeux. «  Que trafiques-tu par ici, toute seule ? C’est mal famé, on te l’a déjà dit. En plus, tu es toute rouge. » Confuse, mais déterminée à regagner ma chambre, sans délais, coûte que coûte, je  lui opposai mon mutisme, échappai à son étreinte et repris ma course. Le soir même, j’allais être obligée de rendre des comptes. Impossible de passer inaperçue. Toujours quelqu’un pour vous mettre des bâtons dans les roues. Mais, finalement, peut-être cette rencontre intempestive, avait-elle dissuadé l’autre  homme de me suivre.

 

 

Le porche, l’escalier mal éclairé. Un étage, ouf, ma grand-mère n’est pas là, sinon la porte aurait été ouverte. Un autre. Non, je ne rentre pas chez moi. Il faut d’abord que je réfléchisse. Le grenier. La mansarde.  Je suis incapable de me souvenir de la raison pour laquelle, ce jour-là, j’étais seule.  Ce n’était pas courant. Dans la famille on avait besoin de moi, souvent, pour toutes sortes de corvées. C’est ce que je ressentais. Mon addiction aux sucreries me rendant inventive, j’avais certainement dû trouver un prétexte pour m’éclipser.

 

 

 

Je me dissimulai sous une espèce de vieux bureau qui me servait à jouer à la maîtresse. Sur les murs, en face, je recopiais, pour mon frère et les enfants du quartier, à la craie des conjugaisons, des tables de multiplication. Là seulement, je repris mon souffle, collée aux parois de bois mal entretenues. J’étalai mes jambes et pour me permettre de penser, puis, je sortis promptement de sa cachette, qui n’avait plus rien de secrète, le paquet des douceurs que j’absorbai les unes après les autres. Je me recomposais.

Cependant, les problèmes étaient loin d’être tous réglés. Etais-je prête à affronter les questions qui ne manqueraient pas, si mon oncle avait parlé, de me gâcher la soirée ?  Il fallait trouver une explication. Comment raconter tout ça ?

Je trouverais bien le moment venu. Je me faisais relativement confiance sur ce plan là. Il suffisait que je sois pénétrée de l’enjeu, pour trouver les bons d’arguments. Autre  difficulté à terrasser : « Le  Monsieur ». Qu’avait-il pensé de moi ? Ce que je craignais c’était de le rencontrer une nouvelle fois, qu’il me reconnaisse. Qu’il dise à tout le monde ce que j’avais fait. Que c’était  antihygiénique de planquer de la nourriture à cet endroit. Je repassais dans ma tête, le moment où j’avais soulevé ma jupe. Je n’aurais pas dû. En pleine rue. Même si c’était pour la bonne cause, pourrait-on dire. Je n’avais pas de sac. Le sentiment de mon indignité me venait, en fait, avant tout, de ce que je craignais que les autres, mes parents et même des inconnus, sachent combien je n’étais pas aussi pure, nette qu’il aurait fallu que je le sois. Je suis très conformiste et peu courageuse. Mon gros fantasme est  d’être montrée du doigt, clouée au pilori, exposée à des regards moqueurs,  méprisants. Et pourtant, il m’est arrivé de faire des choix en opposition avec mon milieu  familial ou  social. C’étaient alors des choix qui ne m’apparaissaient pas comme tels.

 

Concrètement, je décidai de ne plus passer, par la rue de mon déshonneur. De prendre toujours un sac, afin d’être une « vraie » jeune fille, (« Rien que pour mettre son mouchoir, voilà la solution », disaient les dames), même si les sacs, c’était encombrant, et que j’avais la mauvaise habitude de les oublier, en les posant n’importe où.  A l’époque les pantalons étaient réservés aux hommes. D’où les problèmes de poches, pour la gent féminine. De plus, je me promis de rester davantage en compagnie de mes copines ou même de  jouer  avec mon frère. J’avais appris incidemment que ma mère était enceinte : si seulement c’était une petite  sœur !  En ce qui concerne les confiseries…il faudrait que là encore je fasse davantage appel aux autres. Ou, ou, ou… que je me lance  dans la préparation de caramels. Bon moyen, je crois, pour rentrer dans les bonnes grâces de ma mère. Devenir une petite fille modèle, Mili Mali Malou, héroïne de ma prime jeunesse, dans une « petite maison blanche, au toit de chaume » avec bon papa, bonne maman, tantine, tonton…Je ne puis m'empêcher de me revoir,  désespérant d'y parvenir, empêtrée dans mon corps enrobé,  les joues rouges, traçant à la craie, dans la poussière de charbon qui tapisse inégalement le sol de l'entrée du porche de la maison, les contours d’une marelle. Il m'arrivait  aussi de chercher à me domestiquer en tressant,consciencieusement, des fils de raphia multicolores, attachés au dossier d'une vieille chaise bancale devant cette même entrée, sur le trottoir.

Pour clore cet épisode, je dois avouer que mes parents n'ont pas poussé trop loin leurs investigations.Ils se contentèrent de me conseiller de rester sur la Place, de ne pas m'éloigner.
Ils réagirent davantage le jour où ils se rendirent compte que pour échapper à leur "juste courroux", j'avais subtilisé mon bulletin scolaire...On le recevait par la Poste. A cette époque j'étais chargée de réceptionner le courrier et de le leur monter...