LEURRE (nouvelle) dernière mouture.

                                                                             LEURRE

                                           

" La mère de Néron veille seule à sa porte..."
Ce vers de Racine avait émergé, avant moi, d'un sommeil perturbé où les soubresauts de mes émotions avaient, à coup sûr, ralenti le travail sensément réparateur de la nuit. Voilà. Le message était clair : j'étais une Agrippine. J’ai agrippé qui ? Bon sang, mais c'est bien sûr. François ! ..

 Autant vous le dire en face,  de suite, j'ai fait des études de Lettres et la « vraie  vie », comme on dit « les vrais gens », est, pour moi, une condition nécessaire mais certainement pas suffisante. Mes « intuitions », je les trouve dans les livres. Enfin, pas directement. C’est évidemment, comme pour vous tous,  la nuit que ça se passe. Mon inconscient travaille, comme un bon moteur de recherche.    

Et dans les livres, on ne peut pas y couper, c’est matériel. Il y a  toujours une dernière page, celle que l’on referme, bien en sécurité, (dans mon lit, en ce qui me concerne), une fois le destin des personnages  scellé. Ce destin,  pour sustenter nos passions les plus inavouables,  se doit d’être tragique. Car, enfin, ce qu’il y a d’  absolument sûr, sur terre, c’est que l’on se dirige vers la mort.   Et le tragique, c’est ça. On peut compter sur ce  registre-là, précisément, pour que  les personnages meurent, ou deviennent fous, parfois.  « Oh ! Funeste présage ! » Mais pour eux, c’est parce qu’ils ont   transgressé un maximum de  tabous, que  leur mort est indispensable, et rapidement ( 2 heures, environ, dans  une tragédie). Si ce n’était pas le cas,  il se trouverait encore des gens pour les imiter !  Suivez moi bien, comme de là- haut ne vient plus aucun signe, maintenant on sait que Dieu est caché ou mort, lui aussi, (Dire qu’au catéchisme, on me l’avait  présenté comme éternel !!!)  ce sont les hommes, les humains,  créatrices et créateurs, qui s’y collent.   Ils lui succèdent, le relaient. Il y a une règle, dans les récits, classiques qui veut que la fin soit contenue  dans le début, qu’on puisse la  pressentir, sans pouvoir y changer quoi que ce soit.  Tout est,  pour ainsi dire,  terminé avant d'avoir commencé. Vous en avez la preuve dans certains prologues, le plus réputé, étant, vous devez le connaître, celui  d'Antigone, d'Anouilh... En gros, un récitant  vous explique : "Vous voyez cette petite maigrichonne, là-bas, recroquevillée dans un coin, le regard  fermé...elle va faire sa loi, venger les morts, en envoyant tout le monde ad Patres....Pas de suspense...Tranquille."

Donc, si François était Néron... (J’ai bien conscience que Néron n'est pas Antigone, mais, ...il a son côté radical, lui aussi...et François,  lui, physiquement, ressemblerait, toutes proportions gardées, à Antigone)... alors, à partir de ce matin - là,  il allait changer. Me délaisser. Et ...me tuer, à petit feu. Simple.

 Jusque là, tout va bien, vous me suivez.

Je m'ébrouai. J'avais fait mon travail, "ma job", comme on dit à Québec. Avant sa naissance, j'avais acheté des dizaines de manuels d'éducation. De l'usuel au plus engagé. Du fait que, à l'époque, les échographies n'étaient pas systématiques, pour en revenir aux intuitions, je leur faisais confiance, elles étaient  forcément vraies, justes, pile poil, (autrement, ce n'est pas des  intuitions , aurait dit  mon prof de philo)

 J'étais sûre, de servir de réceptacle à une fille. Un fœtus fille, que je traiterais, dès son arrivée, exactement comme la féministe Elena Belotti  le préconise dans  son essai : "Du côté des petites filles". J'étais prête.

 

 


Quand Il naquit, je ne m'effrayai pas. Ce qui pouvait convenir à une fille, lui conviendrait aussi. Egalité oblige. Soit. Françoise devint François. Il suffisait d'inverser les choses et là, mon intelligence pratique soutenue par une culture livresque bétonnée, avait fait merveille. Jusqu'au jour où, François, l'homme  de ma vie, en quelque sorte, (son géniteur nous avait abandonné dès qu'il
s'était vu détrôné) avait rencontré des jeunes filles. Une, puis deux, bientôt des dizaines. 

Je ne m'inquiétai pas.

 Au contraire. Nous en discutions. Toutes ces soirées passées à les comparer, les évaluer. Je restais, tout bien réfléchi, la première dame de son cœur, sans qu'il eût besoin de me le déclarer.

Il y eut un matin. Et hélas aussi un soir…Ce soir-là...la veille, hier, quoi. Nous venions de terminer de dîner... Elle sonna à la porte. François, qui devait l'attendre, - entre parenthèses, pourquoi ce sourire si niais et si craquant, chaque fois que je tentais une boutade ? - se leva précipitamment et  bouscula, sur son passage, les meubles de l'entrée,...

Ils s'enfermèrent dans sa chambre, après s'être enlacés, devant moi, de façon, me sembla-t-il, très appuyée. Autant dire ostentatoire. Que voulait-elle donc ?  Cette créature allait-elle faire de lui un être obnubilé désormais par le sexe ? Qui ne pourrait plus parler, ni rire, d’autre chose  que de fesses ? Et nos discussions, alors ? Elle n'avait pas l'air d'une intellectuelle. Mais...On ne se méfie jamais assez... Pour me nuire,( en bon avatar de Néron),  il avait peut-être jeté son dévolu, sur une fille "Bonne à tout faire" : l'amour, la vaisselle et les études, ou, dans un autre sens, les études, la vaisselle et l'amour. (La vaisselle restant, immuablement, vous le savez bien, au centre, au cœur de la relation ; en son point névralgique)  Et si j'allais me retrouver au chômage technique. Intuition. Hélas! 

Après cette nuit troublée, donc, quand j'eus les yeux grand-ouverts, un sentiment d'urgence m'étreignit. Je savais que ce n'était pas bien, un petit gyrophare tournait, tournait, dans ma tête, mais  il fallait que j’ouvre enfin, cette porte, devant laquelle j'avais tiré mon sac de couchage, devant laquelle j'avais eu beaucoup de mal à trouver le sommeil, attentive que j'avais été, du moins l’avais -je cru, au moindre bruit provenant de l'intérieur.
Petite précision, comme nous avions emménagé dans un ancien cabinet médical, les portes  étaient capitonnées, et qui plus est, François avait tenu, allez savoir pourquoi, à s'installer dans la salle de consultation… rembourrées donc, mais,... jamais fermées à clé. Un principe. En cas de malaise.

Papa a fait carrière dans l’armée, en tant qu’officier supérieur et m’a, entre autres,  transmis la valeur courage. Je me ruai, en force, les nerfs vrillés, sans hésiter, ni frapper,  à l'assaut de la chambre, le plateau du petit déjeuner à la main, - seule excuse que j’avais trouvée pour  qu'il puisse me pardonner ultérieurement - .
Je m’écrasai sur la moquette, face au  lit, vide.  Ils y avaient reposé, c'était incontestable. Blême, et dégoulinant de café au lait, je me relevai et  fermai la fenêtre qui béait. Nous étions au rez-de- chaussée, ce qui excluait la défenestration. Maladroitement, en tremblant, je m'emparai  de la lettre posée en évidence sur le bureau, nu. 

Respirant à peine, je la lus des centaines de fois. Un banal petit oiseau des villes chantait.
 
Et voilà, depuis, je me suis mise au whisky. Tous les matins,  la tête emmaillotée dans un moelleux tissu  contenant des poches de glace destinées à soulager mes migraines, je joue de la harpe. La porte est ouverte.  J'attends. 

Je suis seule.

Agrippine aux pattes de velours. Crochet de pacotille. Crampon de champ de foire qui émoussé et distendu a laissé se dérober le seul homme qu’elle ait jamais aimé.

 

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