DUEL
« La mère de Néron veille seule à sa porte… »
Ce vers de Racine émergea, avant moi, d’un sommeil perturbé où les soubresauts de mes émotions avaient, à coup sûr, ralenti le travail sensément réparateur de la nuit. Voilà. Le message était clair : j’étais une Agrippine. Agrippe…Qui donc ? Mais, bon sang, mais c’est bien sûr… François !...
La « vraie vie », (comme on dit « les vrais gens »), ne m’est pas nécessaire. Autant vous le dire en face, de suite, j’ai fait des études de Lettres et j’ai donc, beaucoup, beaucoup, lu. Pour moi, les choses n’existent que dans l’espace d’un livre, à écrire, certes ; cependant, avec la fin, classiquement, contenue dans le début. Tout est, pour ainsi dire, terminé avant d’avoir commencé. Comme dans certains prologues, le plus réputé, étant, vous le connaissez sans doute, celui d’Antigone, d’Anouilh…En gros, un récitant vous explique : « Vous voyez cette petite maigrichonne, là-bas, recroquevillée dans un coin, le regard fermé…elle va faire sa loi, venger les morts, en envoyant tout le monde ad Patres…Pas de suspense…Tranquille. »
Donc, si François était Néron…(j’ai bien conscience que Néron n’est pas Antigone, mais…il a son côté radical, lui aussi…et François, lui, physiquement, ressemblerait, toutes proportions gardées, à Antigone)…alors, à partir de ce matin-là, il allait changer. Me délaisser. Et me tuer à petit feu. Simple. Quant à moi, avouons-le, j’en avais commis des exactions, (oh ! des toutes petites, je ne suis pas Impératrice), pour que mon Françounnet devienne un homme.
Je m’ébrouai. J’avais fait mon travail. « Ma job », comme on dit à Québec. Avant sa naissance, j’avais acheté des dizaines de manuels d’éducation. De l’usuel au plus engagé. Du fait qu’à l’époque, les échographies n’étaient pas systématiques, je faisais confiance à mes intuitions, forcément vraies, justes, pile poil. Autrement ce n’était pas une intuition ! (Souvenir d’un cours de Philo.) J’étais sûre de servir de réceptacle à une fille. Un fœtus fille que je traiterais, dès son arrivée exactement comme Bellotti le préconise dans son livre Du côté des petites filles. J’étais prête.
Quand il naquit, je ne m’effrayai pas. Ce qui pouvait convenir à une fille, lui conviendrait aussi. Egalité oblige. Soit. Françoise devient François. Il suffisait d’inverser et là, mon intelligence pratique soutenue par une culture livresque bétonnée, avait fait merveille. Jusqu’au jour où, François, l’amour de ma vie, (son géniteur nous avait abandonné dès qu’il s’était vu détrôné) avait rencontré des jeunes filles. Une, puis deux, bientôt des dizaines. Je ne m’inquiétai pas. Au contraire, nous en discutions. Toutes ces soirées passées à les comparer, les évaluer. Je restais, tout bien réfléchi, la première dame de son cœur, sans qu’il eût besoin de me le déclarer.
Il y eut un matin. Ce matin-là…La veille, hier, quoi. Nous venions de terminer notre petit déjeuner…Elle sonna à la porte. Mon fils, qui devait l’attendre, se leva précipitamment et bouscula, sur son passage, les meubles de l’entrée…
Ils s’enfermèrent dans sa chambre, après s’être enlacés, devant moi, de façon, me sembla-t-il très appuyée. Autant dire ostentatoire. Que voulait-elle donc ? Cette créature allait-elle faire de lui un être désormais obnubilé par le sexe, qui ne pourrait plus parler, ni rire d’autre chose que de fesses ? Et nos discussions, alors ? Elle n’avait pas l’air d’une intellectuelle. Mais, on ne se méfie jamais assez. Pour me nuire, en bon avatar de Néron, il avait peut-être jeté son dévolu sur une fille « Bonne à tout faire » : l’amour, la vaisselle et les études, ou, dans un autre sens, les études, la vaisselle et l’amour ! La vaisselle restant immuablement au centre, au cœur de la relation. Et si j’allais me retrouver au chômage technique ! Intuition.
Au réveil, après cette nuit troublée, lorsque j’eus les yeux grand-ouverts, un sentiment d’urgence m’étreignit. En tremblant, - je savais que ce n’était pas bien, un petit gyrophare tournait, tournait dans ma tête. – j’ouvris enfin cette porte devant laquelle j’avais tiré mon sac de couchage, devant laquelle j’avais eu beaucoup de mal à trouver le sommeil, attentive que j’avais été, au moindre bruit provenant de l’intérieur.
Les portes, chez nous, étaient capitonnées, (c’était un ancien cabinet médical et François avait tenu à s’installer dans la salle de consultation) mais…jamais fermées à clé. Un principe.
Papa était officier supérieur à la retraite, il m’avait transmis la valeur courage. Je me ruai donc, sans hésiter ni frapper, à l’assaut de la chambre, le plateau du petit déjeuner à la main. Ils n’avaient rien demandé, mais après une nuit pareille tout le monde a besoin de reprendre des forces, en principe. J’avais pris soin de distinguer les breuvages, à l’aide d’une petite pince à linge de couleur. Bleu pour lui et…rose pour elle. Gnagnagna, pfff ! Je déteste ces marquages sexistes, mais la situation exigeait une extrême simplification, afin que tout se passe correctement. J’étais obligée ! Le poison agirait rapidement. La décoction, fabriquée par mes soins, ne m’avait pris que quelques heures. Elle était très concentrée. J’y avais mis mon amour. J’avais un moment pensé à copier l’astuce dont Néron s’était servi pour assassiner Britannicus. Le coup du liquide trop chaud, impossible à boire et donc tu appelles quelqu’un, un serviteur, (moi, en l’occurrence, ici) qui t’apporte de l’eau froide, empoisonnée, celle-là. Je n’avais pas retenu cette solution, car, de toutes les façons, j’aurais le temps de faire disparaître les preuves. Ce n’était pas mon heure à moi…
Mon plateau s’écrasa sur la moquette, face au lit défait et vide. Ils y avaient reposé, c’était incontestable, les draps étaient froissés. Et puis j’en avais assez entendu. Blême, je voulus fermer la fenêtre qui béait. C’est à ce moment que je fus déséquilibrée, à cause, je crois, du tapis qui se mit à bouger sous mes pieds. Je m’agrippai à l’accoudoir de la fenêtre. Trop bas… En tombant, je hurlai son nom.
« Monsieur, monsieur, allez-vous-en. Vous n’avez rien à faire ici. » Le ton pressant et inquiet de l’infirmière de nuit me fit revenir à moi. Je n’eus pas besoin d’ouvrir les yeux. Le score s’afficha dans ma tête : match nul. Son odeur sui generis m’alerta, il avait peur. Je compris que notre relation avait gagné encore en intensité. La suite me donna raison.