COUPS DE POING... Et le combat cessa...(1 tableau; 4 perso; 2 ho-2 fe).

                                                 La télévision est allumée  sur les info "météo" 
Voix off
  - Demain les orages laisseront la place à un temps de saison, chaud et ensoleillé...
Bruit de tonnerre..

PAPA, MAMAN,CEDRIC, le fils  et GUYLAINE l'amie du fils..
PAPA est debout près de la fenêtre, il tient une tasse à la main. MAMAN est assise près de la table qu'elle vient de dresser.

PAPA - Ferme les fenêtres. Voilà l'orage. On entend des aboiements.Ces chiens! Ils ne peuvent pas se taire. Tout leur est bon, les avions, les pétards et le tonnerre, maintenant...
MAMAN - Ils sont craintifs, que veux-tu. Dans notre coin, d'habitude, on n'entend rien. Ils n'ont pas l'habitude d'être dérangés. Même un bruit ténu les met en péril.
PAPA - Péril ! N'importe quoi ! Tu causes, tu causes. Moi ça m'énerve, c'est tout. Ferme aussi les volets, il y a des reflets sur l'écran de la télé. Les réverbères sont allumés. 
MAMAN - Tu es épatant ! Surtout ne pas se laisser distraire par  l'extérieur, hein! Et les journalistes, eux, sont les mieux placés pour nous informer du temps qu'il fait en ce moment chez nous...Je me demande pourquoi tu regardes ça.
PAPA - Ne pose pas tant de questions. Tu as des choses à faire, je me trompe ?
MAMAN - Éteins donc, ils ne vont pas tarder.
PAPA - Tu ne veux pas qu'ils  voient le spectacle.
Il éteint la télé et rouvre précipitamment les volets  
MAMAN - Je ne perds pas mon temps à discuter.
On sonne.
J'y vais.  On entend un échange de salutations. Des embrassades  chaleureuses.
VOIX de GUYLAINE- Je pose ça où ?
VOIX de MAMAN - Où tu veux. Il y a de la place, ici. C'est vraiment gentil.
MAMAN et GUYLAINE entrent ensemble. PAPA et elle se congratulent.
GUYLAINE - Comment allez-vous ?...C'est agréable,  Il fait si lumineux.
PAPA - Vers le soir, toujours.
CEDRIC est entré et a salué PAPA silencieusement en lui serrant la main.
CEDRIC (à PAPA)-
Tu vas chercher l'entrée ?
MAMAN - Vous êtes ponctuels, c'est ce que j'apprécie chez vous.
CEDRIC- ( à GUYLAINE)- C'est déjà ça....
MAMAN - Installez-vous.
Ils hésitent, essaient plusieurs places 
MAMAN - Mais enfin qu'est-ce qu'il se passe ? On se place comme d'habitude !  CEDRIC à côté de moi et toi, Guylaine, à côté de PAPA. ( Les parents sont l'un en face de l'autre. Assez éloignés. Cédric et Guylaine sont face au public.) 
PAPA revient avec l'entrée, il la dépose sur la table. Je ramène tout le reste, comme ça on n'aura plus besoin de se lever.
Il fait un certain nombre d'allers et retours, rapporte plusieurs plats qu'il dépose sur la table qui est alors surchargée. Pendant ce temps les autres attendent couverts levés.
PAPA se met enfin assis. La conversation va démarrer en même temps que le mouvement des couverts.
 Ils mangent lentement, par petites bouchées. Cédric se lève pour servir à boire. C'est de l'eau.
CEDRIC -
Tu sais, PAPA, un petit verre de vin...serait le bien venu.
PAPA- Mais, CEDRIC, ce ne serait pas raisonnable. Vous conduisez! Je ne veux pas aller en prison parce que tu as picolé chez moi...Le pinard, le pinard ! L'alcool est une drogue, tu sais, tout comme la cigarette.
CEDRIC - Je sais, PAPA, toi, tu n'es pas un "drogué". Le sport te suffit. Cela dit, un verre de vin en mangeant c'est même conseillé par les médecins. Et tu sais très bien que je ne fume pas, alors...la leçon...
PAPA - Ils disent n'importe quoi, les médecins. C'est pour faire vendre. Ils ont parti lié avec les viticulteurs.
CEDRIC - Mais vas-y...Dans deux minutes, tu nous sors la théorie du complot...
PAPA- Moque-toi de moi tant que tu veux, mais je fais ce que je veux chez moi. Si t'es pas content, tu ne viens plus. 
CEDRIC - Je ne viens pas que pour toi, note bien... T'es trop décourageant. (s'adressant à GUYLAINE) t'inquiète pas, je ferai des efforts pour ne pas lui ressembler....
PAPA - Le voisin m'a dit que le prix des terrains allait augmenter. Vous devriez acheter maintenant.
GUYLAINE- C'est gentil de penser à nous, mais je ne tiens pas à m'installer pour le moment. Payer des traites pendant des années...
PAPA- Mais...Réfléchis ! Tu payes bien un loyer tous les mois, alors...La maison serait à toi, après.
CEDRIC- Elle a surtout peur de s'installer avec moi. Hein ? ( à GUYLAINE) Tu appréhendes aussi le mariage, les enfants etc.
GUYLAINE- Pour être franche, c'est pas faux. Je ne me vois pas  dans le rôle d'épouse, ni surtout dans celui de mère. Penser à toutes les rentrées scolaires qu'il faudrait assurer, si nous n'avons ne serait-ce même qu'un seul enfant...Tous les cahiers de vacances à faire remplir,  les carnets à signer, les conseils à recevoir des profs qui savent tout mieux que les autres, les anniversaires à fêter avec des petits ballons sur la porte,...Je ne peux pas. Je suis épuisée d'avance. 
CEDRIC- Effectivement, vu comme ça, c'est pas réjouissant. (à MAMAN) Dis-lui, toi que ce n'est pas comme ça dans la pratique, c'est pas l'essentiel.
MAMAN - Je vais te décevoir, CEDRIC, mais ce qu'elle dit, n'est pas dénué de fondement. Je vous ai éduqués toi et ta soeur et assez bien, je crois...( à son fils) Si, si, ne me regarde pas comme ça.  Mais, c'est en y repensant, moi, que je suis épuisée.
CEDRIC- Tu es vexante ! Tu nous as "élevés", ma soeur et moi en traînant les pieds, alors ? Une victime ...Ma mère est une victime! Tu...tu...Tu gâches mes souvenirs. Je n'ai plus qu'à jeter les bons moments que nous avons passés!
MAMAN- Mais non. Garde-les en mémoire. Ils peuvent encore t'aider, qui sait ?
CEDRIC- C'est trop, là. Je ne sais pas ce que je fais ici. Tu me désagrèges. J'ai besoin de croire, moi, que quand j'étais heureux, tu l'étais aussi et que tu pourrais l'être encore. Tu comprends ça, ou tu es devenue complètement insensible?
MAMAN - Ne te fâche pas. Je comprends...Ce que je veux dire, c'est que je  suis incapable de me retransposer dans un passé même heureux. Après coup tout me semble infaisable, ennuyeux.
CEDRIC - Te rends-tu compte de l'impact de ce que tu dis ? Tu me tortures, littéralement, en parlant comme ça. 
MAMAN- "Torture" Ne prononce pas un tel mot...
CEDRIC- Pourquoi ? Tu ergotes sur l'emploi des mots, maintenant, tu  fais comme PAPA, finalement ," pas de ça chez moi"... Il y a des choses qu'on ne peut pas dire, des limites, des bornes à ne pas franchir...Sauf que toi, toi, tu les franchis ! Tu es chez toi et tu en profites. ..Je traduis donc : tu me fais mal au coeur, si tu préfères
MAMAN- Ne réagis pas ainsi. Je te dis les choses comme je les sens. Je ne veux pas te mentir. Tu ne me demandes quand même pas de me déposséder de mes expériences, uniquement pour te laisser sur ton petit nuage , Hein ?
CEDRIC est éberlué et reste silencieux
CEDRIC- Tu sais, "avoir mal au coeur" c'est être triste, mais c'est aussi avoir envie de vomir..
La mère de plus en plus nerveuse renverse son verre, fait tomber quelque chose par terre
MAMAN - Et bien sûr, c'est moi qui prends...J'en ai marre, à la fin...
CEDRIC- se tournant vers PAPA - Qu'est -ce qu'elle a ? Il s'est passé quelque chose entre vous ?
PAPA Hausse les épaules. Il soutient sa femme., se place derrière elle, comme pour la protéger.
GUYLAINE ramasse ce qui était parterre. MAMAN éponge la table avec sa serviette.
CEDRIC -
Je m'en vais. Gardez votre repas. On ne vous dérangera pas plus longtemps. Réglez vos problèmes.( à GUYLAINE) On va au restau, tu es d'accord  ?
Ils rassemblent leurs affaires et sortent.
Sur le pas de la porte

                                                                                                NOIR

                                                                               PAPA et MAMAN seuls

PAPA - Qu'est-ce qui t'a  pris ?
MAMAN - Je ne sais pas.  Tu ne vas pas me tourmenter, toi aussi ?  Moi, je t'imite, c'est tout.
PAPA- Comment ça, tu m'imites ?
MAMAN - Ecoute. J'ai fait la morale aussi, en quelque sorte, mais avec mes thèmes spécifiques. Pour une fois, j'ai dit ce qui me venait à l'esprit, sur le moment , dans cette pièce, sans fleurs, avec rien d'excitant, en perspective, rien de léger... Rien de, tout bêtement,...amusant !  Seulement des clichés, mis bout à bout, jusqu'à ce qu' il soit enfin l'heure de s'embrasser et de se dire au revoir, au plaisir de se revoir bientôt ! Tu dis toujours qu'il ne faut pas se forcer : c'est ce que j'ai fait. Indéniablement, j'en ai retiré quelque chose de jouissif. Oui, quand tu te fous pas mal des conséquences de tes paroles, que tu ne cherches pas à être consensuelle, que ce qu'on pense de toi, finalement tu t'en tapes, vraiment. C'est bizarre. Tu sens les choses s'écrouler et tu laisses aller. Tu crois que c'est le fameux "lâcher prise" ? Bientôt le nirvana...
PAPA - Tu dis n'importe quoi. T'es shootée, ma parole
MAMAN - J'aimerais mieux.  Je me fissure, depuis quelques temps. Je ne comprends plus pourquoi je me forcerais à maintenir des rapports cordiaux même avec ceux que j'aime. Une famille ça t'entrave. Surtout quand t'es une mère, je te dirais... Je me suis peut-être trompée...
PAPA - Toi...Encore toi. Tu es mégalo.
MAMAN - Sans doute. Je vais nuancer. J'ai cru tenir la famille que nous formions, à bout de bras. J'ai,  sans aucun doute, monopolisé l'attention. J'ai discuté, essayé de comprendre, de combler certaines blessures, d'entourer sans étouffer, de préparer les enfants à une  vie d'adulte, intelligente, responsable, critique, etc etc. Enfin toutes les ficelles de l'éducateur...
PAPA- Tu continues...Tu ne t'en rends même plus compte. Tu ne les as pas élevés toute seule.  Qu'est-ce que tu t'imagines ? Pourquoi tu serais meilleure que moi ? Si au lieu de les ménager en leur bourrant le mou sur leurs droits et leurs qualités tu leur avais demandé d'aider au ménage, par exemple, on n'en serait pas là.
On aurait fait des économies. Tu ne serais pas en train de rembourser un crédit révolving, on aurait payé la maison depuis longtemps avec des traites plus lourdes. Et ils seraient capables d'accepter n'importe quel boulot. 
 MAMAN - Attends, n'importe quel boulot, tu veux dire quoi ? Qu'ils ont tort d'espérer un travail intéressant, qui soit dans leurs cordes ?
PAPA - A cause de toi et de tes chimères, ils ont visé trop haut et ne sont pas capables de tenir la route. Et surtout, mais c'est peut-être une conséquence...Ils ne sont pas courageux. C'est tout. Moi, à leur âge, j'étais déjà marié , avec toi,et j'avais deux enfants, eux.
MAMAN - Et toi, puisqu' effectivement tu étais là,  qu'est-ce que tu as fabriqué,  alors, pendant ces années ? Tu m'as laissé les pervertir ? Tu m'as donné carte blanche ?  CEDRIC a raison...
PAPA - Quoi ? Tu ne vas pas te servir de lui, maintenant qu'il est parti. C'est toi qui l'as chassé...
MAMAN - Peut-être...Mais je n'en pouvais plus... Il a raison en ce sens que je crois qu'on a trop de différents à régler entre nous. Nous deux, seulement.  Ils ne sont qu'un prétexte.
PAPA - Tu ne me supportes plus ?
MAMAN - Je ne sais pas. On ne peut pas dire ça non plus. C'est surtout un raisonnement, qui commence à  me happer et à me transformer . Je me dis, en me mettant à la place de notre fille, par exemple, que je comprends très bien, que je l'approuve, en plus, de s'être installée en Inde. Elle ne se dit pas que sans un mariage, un travail dans la fonction publique et une progéniture , elle n'a pas le droit d'exister. Notre fils, n'est pas,  lui non plus, sûr du lendemain. Il ne voudrait à aucun prix être prof, par exemple...Pas plus que GUYLAINE. Ils vivent dans des logements séparés, ils se voient quand ils en ont envie. Je trouve leurs engagements respectifs très courageux et donc, donc, forcément, je trouve, ma condition  à moi, moins intéressante. Tous mes blocages, les petits trucs qui gâchent la vie, les obligations en tous genres, des détails, pour faire plaisir, pour avoir l'air, pour que les gens soient contents, qu'ils ne me critiquent pas ou le moins possible, dans le quartier, dans ma famille, au travail, tous, ils pourraient exploser. Je pourrais partir. Tout plaquer. Mais alors, j'aurais gâché 50ans et plus... Et si tout ce à quoi je me suis attaché, tout ce que j'ai cru bon, jusqu'à avoir envie de l'enseigner, de le transmettre, et si c'était du vent ... du pipeau...J'aurais été bien bête. Mon désir d'adaptation n'est peut-être que de la lâcheté, la marque du prisonnier qui embrasse les valeurs de ses geôliers....et qui les fait respecter. Avec son coeur....
PAPA - T'es folle.  La remise en question est un peu forte. Tu as surtout  peur d'avoir blessé ton fils. Et tu as raison. Si j'étais lui, je ne remettrais plus les pieds ici.
MAMAN - En somme, tu es satisfait, finalement. Tu n'aimes pas recevoir : te voilà tranquille. Et...c'est de ma faute. Pour une fois, je n'ai pas "assuré". Ton attitude à toi est normale, elle ne choque personne.  La mienne est incompréhensible. Je n'agis jamais comme ça d'habitude, parce qu'après il faut faire des efforts considérables pour se réconcilier avec les gens que tu as, pour le coup, blessés, gravement. 
PAPA - Je te l'ai toujours dit, tu en fais trop. 
MAMAN - Je connais par coeur ton grand principe. " La liberté!!! Chacun fait ce qu'il veut." Et bien, moi, aujourd'hui, je vais jusqu'au bout.
PAPA - Des menaces ? Tu fais quoi ?
MAMAN - Je sors. Je pars.
ELLE prend son sac et quitte la scène. PAPA reste debout songeur, un certain temps, fait un geste fataliste de la main,  ferme la fenêtre,  rallume la télévision et se prépare à la regarder tranquillement.

                                                                                        NOIR