"Surfaces sensibles" roman d'Enzo Cormann (Gallimard)sur http://www.livres-addict.fr/pages_livres/EnzoCormann.html

Publié le par Claire

 
...Trois femmes, trois générations provisoirement réunies dans la même maison.
Trois figures de l'art : une photographe, une chanteuse, une musicienne prodige... 

En haut, face à la baie vitrée qui offre une vue privilégiée, siège Lori Kemp, photographe qui eut son heure de gloire. En dessous vit, recluse et mutique, sa fille Zoé dont les talents sont musicaux. Pour quelque obscure raison, mère et fille ne se rencontrent pas. Entre les deux étages, entre les deux femmes circule Elisabeth dite Babette, fugitive star de la scène pop-rock. En haut, elle écoute et enregistre, recueillant les âpres confidences de Lori Kemp qui l'a chargée de recenser un matériau biographique qu'elle devra polir et architecturer pour en faire un livre. La nuit, Elisabeth quitte la mère pour rejoindre la fille. Auprès de Zoé murée dans le silence, elle fait à son tour entendre sa voix, égrenant les étapes de son parcours cahoté et zigzagué.
Deux voix, deux vies alternent, l'une altière et cinglante, l'autre plus tendre mais pas moins heurtée.

Ces femmes qui ne se parlent pas, du moins pas de manière bilatérale, dialoguée, se disent tout ou presque. Lori Kemp, défigurée et aveugle, à la suite d'un accident, a engagé Babette pour lui dicter ses mémoires, certes, mais surtout pour que soient fixées toutes les visions qu'elle a engrangées avant que sa mémoire ne défaille, avant que la nuit définitive ne les efface.
Elle raconte avec sa passionnante précision et un sens aigu de la dramaturgie, comment a évolué son rapport à l'image; comment, d'abord engagée dans une quête de l'intime, des corps dénudés et dévoilés dans l'étreinte sexuelle, elle a peu à peu délaissé ce champ pour se concentrer exclusivement sur les visages, "ce qu'il y a de plus nu".
Elle raconte les petits et piquants vertiges de la notoriété, les fourvoiements, les revers de fortune et que c'est au fond le manque qu'elle cherchait à travers ses photos.

Figure dévastée, Lori Kemp impose à travers sa voix une présence majestueuse et péremptoire. Au gré des sommations ("Prenez", "Ne prenez pas") qui scandent son monologue, se dessine le portrait d'une femme complexe éminemment éprise de son art et plus encore d'authenticité, de justesse de même qu'on assiste en direct au tri qui s'opère entre les éléments voués à nourrir la biographie officielle et ceux qui sont destinés aux seules oreilles de Babette intronisée confidente attitrée.

Laquelle Babette chargée des mots de Lori va se débonder nocturnement de ses propres maux auprès de Zoé à laquelle elle confie les sévices que lui fit endurer son ex-mari rockeur et jaloux de ses succès. Si elle ne fut pas défigurée par lui, il l'a laissé pour morte, plongée dans le coma.

Quant à l'énigmatique Zoé, elle est porteuse d'un secret aussi saisissant que ses talents musicaux.

Ces trois femmes, ces trois voix, conjuguent le terrible et le tendre avec une justesse et une singularité qui frappent l'oreille.

 

Publié dans Activités diverses

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