Extraits (concernant le Malentendu) du Mémoire de Maîtrise de Paolo IPPOLITO (1998) ALBERT CAMUS: "UN CAS INTERESSANT"

Publié le par Claire

"Présence au monde", (Camus),  joie de se sentir en harmonie avec le monde,  jouissance du corps au contact des éléments, en un mot: l'amour de l'existence.
Mais malheureusement, cette béatitude engendre la conscience violente de la mort.
Le lit caillouteux du Piave et la splendeur aride de Tiapasa, en même temps d'être à l'origine d'une indicible sensation de beauté, font pressentir la condition de tout homme: à l'inverse de l'homme qui est limité par sa naissance et par sa mort, le désert suggère l'infini; l'homme n'est que de passage. 
Et le temps, le temps irréversible,  "cette mort en suspension" comme l'appelle Michel Suffran, aiguise cette souffrance. 
."C'est cette... étrangeté que Camus dénonce dans Le Mythe de Sisyphe:  "(...) s'apercevoir que le monde est "épais", entrevoir à quel point une pierre est étrangère, nous est irréductible, avec quelle intensité la nature, un paysage peut nous nier. Au fond de toute beauté gît quelque chose d'inhumain et ces collines, la douceur du ciel, ces dessins d'arbres, voici qu'à la minute même, ils perdent le sens illusoire dont nous les revêtions (...). Cette épaisseur et cette étrangeté du monde, c'est l'absurde."
Pour lui, elle est une "aventure horrible et sale" alors que "tout ici respire l'horreur de mourir dans un pays qui invite à la vie." l'amour  de la vie, la passion de vivre ne se retrouvent pas uniquement dans Noces, mais dans toutes ses oeuvres, même les plus "noires". le désespoir fou de Caligula, son "besoin d'impossible", ont leur origine dans la
découverte que "les choses, telles qu'elles sont, ne (...) sont pas satisfaisantes"; "ce monde, tel qu'il est fait, n'est pas supportable. J'ai donc besoin de la lune, ou du bonheur, ou de l'immortalité, de quelque chose qui soit dément (...) Les hommes meurent et ils ne sont pas heureux", constate-t-il au début de la pièce.
Martha, dans Le Malentendu, espère quitter les "terres sans horizon" où elle et sa mère demeurent, elle espère un jour laisser derrière elle "cette auberge et cette ville pluvieuse": "nous oublierons ce pays d'ombre, le jour où nous serons enfin devant la mer dont j'ai tant rêvé, ce jour-là, vous me verrez sourire (...) j'ai hâte de trouver ce pays où le soleil tue les questions". La passion de vivre dans un monde de condamnés à mort: 
Le monde nous est étranger, épais et nous ne pouvons communier avec une pierre. La nature nous nie, nous refuse. Malgré nos artifices (la signification que nous donnons aux choses), la création retrouve son hostilité primitive: "cette épaisseur et cette étrangeté du monde, c'est l'absurde". L'inhumain dans l'homme, ses gestes mécaniques, certains de nos aspects privés de sens, l'étranger que reflète la glace, nos photos, encore l'absurde...Ce sentiment qui nous hante est porté à son comble par la perspective de la mort. Nous mourrons, notre vie est donc inutile et nos actions sont dépourvues de réelle signification. Nous n'avons pas l'expérience de la mort. Les autres meurent et "nous n'en sommes jamais très convaincus". Le trépas nous attend avec une certitude "mathématique": Aucune morale, ni aucun effort ne sont a priori justifiables devant les sanglantes mathématiques qui ordonnent notre condition.""[L'homme] sent en lui son désir de bonheur et de raison. L'absurde naît de cette confrontation entre l'appel humain et le silence déraisonnable du monde. (...) L'irrationnel, la nostalgie humaine et l'absurde qui surgit de leur tête-à-tête, voilà les trois personnages du drame (...)."et la "femme absurde" du Malentendu, Martha. La soeur de Jan est une personne malheureuse. Excédée par son pays âpre et sans lumière, elle désire vivement "trouver ce pays où le soleil tue les questions" Son amertume à l'égard de la cruauté irrémédiable du monde, la mène à la révolte, comme ce fut le cas pour Caligula. Elle tue parce que (dit-elle à sa mère) de toute manière "la vie est plus cruelle que nous"; elle tue pour l'argent qui lui ouvrira les portes du bonheur et de l'amour, et le jour où elle sera devant la mer dont elle rêve tant, sa mère la verra enfin sourire:
· MARTHA: (...) Tout ce que vous pouvez espérer, c'est d'obtenir, en travaillant ce soir, le droit de vous endormir ensuite.
· LA MERE: C'était cela que j'appelais être sauvée: dormir. 
Fuir la "conscience", le "souci" et atteindre la mer, vivre sous le soleil de
"l'insouciance", tel est son but désespéré.
Martha est "absurde". Comme Caligula, elle se révolte contre la mort, mais elle commet aussi la même erreur que lui: elle nie l'homme (et donc la vie), elle sombre dans le nihilisme absolu. Comme pour Caligula ...l'expérience
absurde se solde par un échec, les deux pôles opposés du nihilisme et de la résignation menant à une même finalité.
Au-delà de leur échec, ce qui réunit également Corte et Martha, c'est l'appel au bonheur et à la justice. Tous les deux ont le sentiment de ne pas mériter ce qui leur arrive. Ecoutons Martha à la fin de la pièce:
· "Là-bas, où l'on peut fuir, se délivrer, presser son corps contre un
autre, rouler dans la vague, dans ce pays défendu par la mer (...) Mais
ici, où le regard s'arrête de tous côtés, toute la terre est dessinée pour que le visage se lève et que le regard supplie. Oh! je hais ce monde où nous en sommes réduits à Dieu. Mais moi, qui souffre d'injustice, on ne m'a pas fait droit, je ne m'agenouillerai pas. (...) Je quitterai ce monde sans être réconciliée."
Le Malentendu traite également du thème de la fatalité de l'absurde.  Camus avait écrit: "C'était cela que j'appelais être sauvée: garder l'espérance du sommeil". Dans un monde où Dieu (ou une certaine notion de dieu) se tait. Roger Quilliot pose la question suivante dans la présentation de la pièce:
"la tragédie n'est-elle pas toujours malentendu au sens propre du terme, stupeur et, pour tout dire, 
surdité ?  "la transcendance hostile", (Paul Ricoeur). Le silence de la divinité ou d'une certaine notion de divinité se retrouve dans la personne du domestique qui apparaît à diverses reprises dans la pièce, souvent à des moments où Jan est tout près d'être reconnu (moment de la remise du passeport; en apparaissant, le domestique fait diversion et Martha rend le passeport à Jan sans l'avoir lu). Le seul mot que prononce la personnification du Destin est en même temps le dernier du Malentendu: il répond "non" à Maria qui lui demande de l'aide.
Le Malentendu, comme Caligula, est "encore le drame du non-sens fondamental
et de la révolte stérile",...Martha et Caligula ont... le mérite de s'être révolté contre leur destin, de ce point de vue, ils sont "absurdes". Mais ces personnages se rejoignent dans ce qu'il faut appeler un échec: dans un extrême comme dans l'autre l'absurde finit par les engloutir. 
A ne considérer que ces deux pièces, Camus pourrait apparaître comme un maître du désespoir, cependant...

Publié dans citations. Notes.

Commenter cet article