LE DERNIER RETOUR D'ULYSSE ( Editions C.A.-L.pour une mise en scène me prévenir par commentaire blog)

Publié le par Claire

LE DERNIER RETOUR D'ULYSSE ( Editions C.A.-L.pour une mise en scène me prévenir par commentaire blog)

 Le visage rouge(aquarelle carant)                                                     

 

 

                                                                                                                                  à Jean COCTEAU

                                       Monologue de Pénélope

Ulysse est sur scène quand le rideau s'ouvre. Dans un fauteuil. Il n'en bougera pas. Pénélope arrive lui touche légèrement les épaules. Il sursaute. Elle va se mettre à sa droite. Elle le regardera de temps en temps.

Ulysse... Ulysse...J'espère que tu vas comprendre ce que je te dis...Voilà, je sens... que mes forces me quittent. Je ne vais pas tarder à entrer, sans en ressortir jamais, dans le Royaume des ombres. Je ne resterai pas comme toi,- tu as eu le privilège de le faire un jour-, sur le bord, à les regarder et à chercher des réponses. J'ai passé une grande partie de ma jeunesse à t'attendre. Vingt ans...Je peux te le dire maintenant, ton premier retour celui qui a fait notre renommée à tous les deux, n'a pas tenu ses promesses...A cette époque, je cherchais, je ne sais plus très bien quoi...moi, qui suis généralement présentée comme la femme parfaite... compagne, épouse, mère et j'en passe. La patience incarnée. L'idéal de fidélité...

Ne me regarde pas. Sinon, je ne pourrais plus m'exprimer. Tes yeux glauques me troublent. La mer est en toi avec son monde mystérieux. Toi auquel les dieux ont fini par accorder l'oubli...Celui que tu avais refusé tout au long de ton long périple de retour depuis Troie. Tu as pris ton temps, on peut le dire. Ce faisant, tu as créé toi-même les conditions du massacre que tu as perpétré, et là je t'en veux beaucoup, avec l'aide de ton fils, de notre fils, Télémaque...Initié brutalement et inexorablement par toi , à la barbarie indicible...à tout ce que l'âme humaine recèle de pire...

Mais aujourd'hui quel homme heureux et inoffensif tu fais! Tu n'as plus de souvenirs. Seul le présent existe pour toi. Et moi, tous les jours, tous les jours depuis sept semaines, je te raconte ton histoire, l'histoire de ton retour. Pour que tu restes vivant à toi-même, pour que tu retrouves le chemin de tes aventures...Je te conduis sur la route du passé... Grâce au récit que je ne connais que par toi. Tu as commencé à créer, ton personnage, à t'immortaliser toi-même, tout seul, chez la jeune Nausicaa à qui tu es apparu, dans toute ta beauté, dans la vérité de ta force. Elle t'a pris pour un dieu sortant de l'onde !!! Chez elle, toi, tu t'es pris pour un aède et tous nous répétons ce passé que tu t'es inventé...transformé à ta façon.

Ah ! Tu sais parler...Mais tu sais aussi que la parole peut être dangereuse. Il faut être bien accroché au mât d'un navire pour y résister. Tu te souviens ? Tu as éprouvé le pouvoir du chant, des paroles fallacieuses avec les fabuleuses Sirènes...

(Elle le regarde durement)

Maintenant que tu ne peux plus parler, maintenant que tu ne te souviens plus de rien...tu ne peux plus tromper...plus me tromper.

C'est ton dernier subterfuge...

Tu entends...Tu entends encore...Tu viens de sursauter ...comme tout à l'heure, quand je suis arrivée derrière toi et que j'ai touché tes épaules.

Tu vois encore un peu...( Elle passe sa main devant les yeux d'Ulysse. Il ne bouge pas. )Des ombres, peut-être...Mais je ne suis pas sûre que tu me reconnaisses. Une chose est certaine pourtant, c'est que tu n'as plus de souvenirs et que tu ne peux plus raconter. Finis, les mensonges. De toutes les façons depuis la tuerie qui a entaché ton retour, le récit de tes "hauts faits" n'est plus de mise. J'ai tout entendu. J'ai tout vu. J'étais là.

S'il est vrai que tu as du héros, en toi, tu n'es pas l'homme du moment unique, celui où pour le guerrier tout se rassemble, s'accorde, s'harmonise, où la mort emporte les deux partis, l'attaquant et l'assailli dans une même incandescence...Non...Toi, tu t'es trouvé des excuses, des ruses... tu as traîné... tu t'es reposé... Tu as recomposé ta vie, ton histoire, mais au fond de ton coeur, enfouie, tu emportais, tapie, la mort sauvage...

Tu trompais ton attente, en quelque sorte...Tu n'as pas été aussi cruel que les autres pendant ces vingt ans, - les dix ans de guerre et les dix ans du voyage de retour...

( Elle le secoue ) Tu te rends compte...dix ans pour revenir de Troie !! Mais je dois dire que tu t'es surpassé à ton retour. Là, chez moi, chez nous, ... chez toi, dans ton royaume, tu as déversé toute ta fureur vengeresse d'un coup. Les barrières ont lâché. Cette scène...Ce n'est pas juste...

(Elle prend de la distance)

D'un bout à l'autre de toute cette histoire, la mort rôde. Mais toi, tu n'es pas mort...Toi tu n'as pas mêlé ton sang à celui de tes victimes. Tu leur as survécu...

Trente ans plus tard, aujourd'hui, je garde encore en moi la trace des cris, de la souffrance de ce jour de colère. Tu as semé la désolation dans un lieu qui est loin d'être fait pour cela. Souffrances... Ces femmes, qu'avaient-elles fait d'autre que de m'aider à contenir ceux qui tenaient pour légitime le fait que je choisisse de me marier avec l'un d'entre eux. Elles se sont sacrifiées. Je ne dis pas qu'elles n'en aient tiré aucune satisfaction ...Et pourquoi pas ? Je dis simplement que ce que tu as fait me hante. Je ne peux l'oublier. .

Les dieux ne me font pas de cadeaux, à moi...Pas celui de l'oubli en tout cas.

Comprends-tu - c'est une question, je le sais, qui restera sans réponse- comprends-tu ce que je ne peux, moi, oublier ? Non pas le fait que tu aies fait escale chez Circé qui vous a avilis, toi et tes compagnons...Encore que tu aies fini par t'en tirer mieux que les autres...Je ne t'en blâme pas, évidemment...Ou encore chez cette Calypso, dans la grotte de laquelle tu es resté quelques années, c'était la plus dangereuse...Quand elle t'a proposé l'immortalité, c'est là qu'elle t'a perdu. Tu as eu peur. Tu pleurais tout le jour. Tu évitais de la rejoindre sur sa couche la nuit. Tu ne pouvais pas accepter, tu devais bouger, repartir. En toi s'agitaient de puissantes pulsions contradictoires. L'intelligence affutée et la brutalité cruelle. Tu ne pouvais pas- c'était impossible- même soumis à                                                                        de très fortes sollicitations amoureuses, même pourchassé par la haine de Poseïdon qui t'en voulait, à juste titre, parce que tu avais rendu son fils aveugle, le soumettant aussi ainsi à tes fausses paroles... Tu ne pouvais pas, non, ne pas revenir vers moi qui t'attendais. Tu entendais la voix de mon coeur. Elle te servait de boussole.

Mais ce que je ne savais pas, c'est que tu rentrerais chez toi assoiffé de sang et de vengeance, que tu transplanterais chez toi, dans ton royaume, le champ de bataille.

J'entends encore leur épouvante. Tu as consommé le naufrage de ton royaume et de ta vie. Plus rien n'a plus jamais été comme avant.

(Une pause et elle récite très fort; elle commence à vouloir résumer le début de l'Odyssée d'Homère)

Sur l'Olympe les dieux sont en grande discussion. Athéna se fâche. Il faut qu'Ulysse retourne chez lui....

(Ulysse a un geste d'impatience)

Bon! Pas comme ça, d'accord... C'est dans ces moments-là que je comprends que tu n'es pas sourd, que tu n'es pas mort, puisque je t'agace encore...

Tu dois souffrir. Toi qui ne restais pas en place. Après ton retour, une fois notre union réaffirmée à nos yeux et aux yeux de tous, tu es reparti. J'étais presque soulagée. C'est drôle, ça n'a pas été difficile de t'effacer de ma vie.... J'ai vécu...

Mais...tu es encore une fois revenu...Je ne t'attendais pas. Tu es revenu malade ... un stratagème de plus, j'en suis convaincue. Hein...? Par la mer. Sur le rivage. Je lavais du linge. Tu étais méconnaissable, sans être déguisé. Si maigre... tu te mouvais difficilement. Ton regard s'est posé au-delà de moi. Il était vide. Tu n'as pas répondu à mes questions. J'aurais voulu savoir d'où tu venais, ce que tu avais fait durant toutes ces années. J'ai compris un peu plus tard que la parole te ferait désormais défaut et que l'oubli avait eu raison de toi. Je t'ai pris par le coude. Je t'ai guidé jusqu'à cette petite maison où tu vis depuis sept semaines.

( Elle s'approche de lui, le regarde sous le nez. )

Je te le répète... je n'en peux plus de te raconter ta propre histoire, l'officielle, tous les jours. On dirait un enfant qui n'en a jamais assez. Et toujours sans aucune réaction de ta part, ou presque...

(Elle prend à nouveau de la distance)

Quand je t'ai épousé, j'étais très jeune. J'étais la récompense d'une épreuve que tu as facilement gagnée. Fièrement, je t'ai suivi, malgré l'avis de mon père qui aurait préféré me garder près de lui.... Et vingt ans plus tard... Notre Nuit de Noces, je veux parler de la deuxième, de la plus longue...celle-là on l'a due à Athéna, elle a toujours veillé sur toi...Elle a contenu le jour le plus longtemps possible...Le temps bien compté de nos retrouvailles...Mais cette nuit, qui a marqué la fin d'une attente de dix ans, le couronnement de la fidélité que je te devais, a été précédée par un  carnage. L'amour en a été la conclusion... Je m'en veux. J'ai participé au désordre du monde. C'est moi qui t'ai ramené à Itaque, avec l'aide bien sûr des divinités qui t'étaient favorables. C'est au moment où j'allais me faire une raison et choisir le moins mauvais de tous ces hommes qui voulaient m'épouser que tu as fait presque miraculeusement ton apparition. déguisé en mendiant barbu et tu les as exterminés.

Au lieu de mourir à Troie, à cause d'Hélène - oui, tu aurais pu, comme un guerrier, y mourir...- tu as voulu revenir. Ton obsession... Tu as tout surmonté.

Il faut dire que, de mon côté, de toutes mes forces, je t'appelais. le fil qui semblait la nuit n'avoir plus aucune utilité, était celui qui nous rattachait l'un à l'autre et qui a fini par te reconduire auprès de moi. Ce fil formait par moments, aux yeux de tous, un tissu... un linceul pour ton père Laërte... mais avec régularité, il se détricotait, et même s'il gardait durant un certain temps, la trace de quelque forme, très vite, il se retendait. Toi à une extrémité, sur la mer, je ne sais où. Moi à l'autre, à Itaque, dans mes appartements.

Voilà que l'illusion créée par mes mots me ferait presque pleurer...Mais je le répète, ton retour est loin de n'avoir provoqué que du plaisir.

Tu as perpétré un massacre prémédité dans ta maison. Tu y as transporté l'extrême cruauté. Tu as transgressé les lois humaines.

Et pourtant tu es pour toujours une figure de légende. Ulysse le rusé..., l'homme aux mille expédients...le manipulateur de génie. Ceux qui connaissent ton épopée ont oublié eux aussi ce qui s'est passé à Itaque...Tu t'es bien gardé pendant les trente années qui ont suivi ton retour de leur rafraîchir la mémoire.

Que la nature humaine est cruelle, sauvage, brutale...( Pénélope commence à sortir)

Arrête de t'agiter. J'ai ma part, bien sûr dans cette affaire. Adieu. J'ai besoin de repos. Je vais appeler pour qu'on s'occupe de toi...(La lumière s'éteint progressivement)

 

                                                                             Aoüt 2010

                                                       FIN

                                               Retour d'Ulysse vers Pénélope qui l'attend

Publié dans autour du théâtre

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elle est trés bonne !! Il est doué s'il y avait une palme décernée ll serait hors concours !

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Odysses is one of the finest dramas ever produced by France. Unlike other dramas, this is an entire conversation between two persons. The makers behind it had tried their best to make it attractive. Thanks for sharing more details about it.