Le "dernier homme" de Friedrich Nietzsche et celui de Rhinoceros d'Eugène Ionesco sont-ils les mêmes ? Mise en abyme.

Publié le par Claire (C.A.-L.)

Confrontation 

1) Ce qu'en dit le philosophe Benoît GOETZ 

 ...Devenir philosophe pour échapper à l’emprise du dernier homme en nous : version moderne de l’antique désir de sagesse...( à suivre sur le site du Portique http://leportique.revues.org/)

" Le “ dernier homme ” de Nietzsche : quelques aspects d’un “ personnage conceptuel ”

La première critique que Nietzsche s' adresse[ ... ]à la modernité, [...]qui  prétend de manière mensongère rompre avec un passé qu’elle prolonge de manière déguisée. [...]

La modernité est une friperie où l’on tente de recycler les anciens habits de grandeur ternis...Mais on ne parvient qu’à faire du kitsch...

Nietzsche remarque seulement que la recherche scientifique, que l’“ objectivité ” même s’attachant aux plus petites choses, a pris la place de l’Idéal.

Le “ dernier homme ” est un “ malin ”, il considère tout fait, y compris l’histoire des nations et des civilisations, avec le regard détaché de l’anatomiste. [...]

Il soupçonne derrière tout acte une attitude intéressée : "... ne point se laisser égarer par ses impulsions – voilà sa sagesse et son amour-propre ” Nietzsche, Le Gai Savoir.

Le dernier homme raffole donc de ce que Lacan nommera le “ discours universitaire ”.

 C’est un pointilleux et un scrupuleux... [...][ainsi il peut ] se placer en position de surplomb par rapport à toutes les autres époques du passé...la prétention incroyable des modernes c’est de se faire juges de tous les âges du monde : “ Comme si c’était la tâche de chaque époque que d’être juste envers tout ce qui a jamais été [...]  ”

[...] En ce qui concerne les sciences “ dures ” que Nietzsche sait utiliser lorsqu’il en a besoin (en particulier lorsqu’il tente de prouver le Retour Eternel), on ne peut qu’être stupéfait à la lecture de cette anticipation fulgurante :

 “ Un siècle de barbarie commence, et les sciences seront à son service ” .

 À propos de Nietzsche la question pertinente n’est donc pas : “ qu’est-ce qui est moderne ? ”, mais : ... “ qu’est-ce qui peut bien échapper à la sphère de la modernité ? ”...Où et quand quelque chose de “ non-moderne ” pourrait encore subsister aujourd’hui, quand ce sont tous les secteurs de l’existence qui sont touchés, et de part en part, par la modernité ?

                                          Modernité = nihilisme ?

Le nihilisme n’a pas d’autre remède que son exaspération, son accomplissement. [...]La modernité est malade de ne pas déployer jusqu’à ses ultimes conséquences son nihilisme de fond. Alors, il se retournerait. Le propre du nihilisme, dira plus tard Heidegger de manière très nietzschéenne, c’est d’être incapable de penser le nihil.

                  On ne peut donc identifier simplement la modernité avec le nihilisme.

La névrose moderne s’explique bien plutôt par l’épuisante tâche d’évitement, de retardement, du nihilisme.

Comment l’époque va-t-elle s’arranger alors ...? Très simplement, en mettant des “ philosophes ” à la mode sur le marché culturel.

Et nous assistons au défilé de ceux que Nietzsche appelle “ les prêtres masqués ” :

 les penseurs des petites et grandes vertus, 

les consciences morales,

 les chrétiens raisonnables,

 les athées déchirés,

 les démocrates ulcérés, 

les repriseurs de tissu social, 

les observateurs sincères, etc...

[...]  Le dernier homme a besoin de “ philosophie ” parce qu’il ne peut pas se passer de représentations du monde.

Si l’homme est l’être autour de qui un monde s’épand,

le dernier homme est celui qui aura procédé à la réduction de ce monde à l’état de spectacles et d’images. 

Que ceux-ci nous donnent à contempler des univers infinis, avec Big Bang et trous noirs, le monde n’en est pas moins devenu plus “ petit ”. 

[...] [savoir]  traverser le nihilisme en le poussant à bout...[...]interroger notre nouvelle modestie, notre très récente prudence démocratique et “ postmoderne ”.

Comment Nietzsche pourrait-il être lu sur les campus américains où règne la “ correction ” que l’on sait ?

Nietzsche peut-il être aujourd’hui simplement entendu ? ... Et si cette gêne n’était autre que  la honte qui est la nôtre d’avoir à transiger avec ce personnage, “ le dernier homme ”, que nous laissons, dans nos pires moments, prendre possession de nous ? "

“ La honte d’être un homme, écrit Gilles Deleuze,

nous ne l’éprouvons pas seulement dans les situations extrêmes décrites par Primo Levi,

mais dans des conditions insignifiantes,

devant la bassesse et la vulgarité d’existence qui hante les démocraties,

devant la propagation de ces modes d’existence et de pensée-pour-le-marché, devant les valeurs, les idéaux et les opinions de notre époque.

L’ignominie des possibilités de vie qui nous sont offertes apparaît du dedans. Nous ne nous sentons pas hors de notre époque, au contraire nous ne cessons de passer avec elle des compromis honteux. Ce sentiment de honte est un des plus puissants motifs de la philosophie. Nous ne sommes pas responsables des victimes, mais devant les victimes.

Et il n’y a pas d’autre moyen que de faire l’animal (grogner, fouir, ricaner, se convulser) pour échapper à l’ignoble : la pensée même est parfois plus proche d’un animal qui meurt que d’un homme vivant, même démocrate ” ...article de B. GOETZ http://leportique.revues.org/

 

2)          Mise en abyme :   Un autre " dernier homme "  

                            Ionesco Rhinocéros:  

 

 

                                                                           rhinoceros-ionesco.jpg

 

                                                  l'argument :

(Tragédie) [...] Nous assistons à la transformation mentale de toute une collectivité : les valeurs anciennes se dégradent. sont bouleversées, d'autres naissent et s'imposent. Un homme assiste impuissant à la transformation de son monde contre laquelle il ne peut rien, il ne sait plus s'il a raison ou non, il débat sans espoir, il est le dernier de son espèce. II est perdu.

                                                                     Ultima hora 

Dernier acte, fin d'un monde, dernière scène :  monologue de Bérenger, dernier homme sur la scène  du théâtre - lieu de la représentation du monde -  hésitant, déchiré jusqu'à un ultime sursaut de résistance qui fait de lui " le dernier homme "... Les personnages humains ont peu à peu disparu. Une société qui va en s'unifiant,car gagnée par le désordre, la folie contagieuse.

Le dernier acte  souligne la solitude, la déreliction,  du " résistant " qui voit, inexorablement, ses derniers compagnons l'abandonner.

 


 

Publié dans citations. Notes.

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