Extraits de la Préface de F. De LA MENNAIS, pour le texte de La BOETIE, "de la servitude volontaire"

Publié le par Claire (C.A.-L.)

 

 

 

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Intéressants ces vieux bouquins, ces vieilles références qui, mutatis mutandis, peuvent  permettre de prendre un salutaire recul pour penser et agir aujourd'hui en toute lucidité, même si la lucidité peut et aveugler...( trop de lumière, n'est-ce pas....) et "desémotionner"au point que la vie en devient un peu insipide ( trop de "déjà vu"...)

Au fond les grandes questions ont toujours été posées, en particulier celle du pouvoir et des moyens utilisés pour le conserver. Deux époques La Mennais ( XIXe) et La  Boétie  ( XVIe).

La Boétie présente la " tyrannie " comme la négation radicale de toute communauté civile. La racine en est l'aliénation consentie ou la " servitude volontaire ", fondement énigmatique et révoltant de toute domination,

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[...] On y reconnaît d'un bout à l'autre l'inspiration de deux sentiments qui dominent constamment l'auteur, l'amour de la justice et l'amour des hommes , et sa haine pour le despotisme n'est encore que cet amour même.

Il montre d'abord que la servitude dans laquelle gémit une nation a toujours cela d'étrange que, pour en être délivré, il suffirait de ne pas s'en rendre complice, de ne pas fournir au tyran les moyens de la perpétuer:

car c'est avec le secours qu'on lui prête , avec l'argent , avec la force de chaque individu pris à part , qu'il les asservit tous.

Lorsqu'un peuple a ainsi forgé ses propres chaînes , alors il se lamente dans sa bassesse et dans sa misère ;

il voudrait se relever de sa dégradation , et il ne le peut plus ;

la rouille de l'esclavage a usé les ressorts de sa vie ;

il se trémousse envahi sous les fers qui l'écrasent. « ... lâches et engourdis ils ne savent ni endurer le mal , ni recouvrer le bien. »

Une nation tombée en cet état n'est plus à elle- même ; elle appartient au maître à qui elle s'est donnée.

Il en dispose comme il lui plaît: plus de propriété assurée, plus même de famille.

Vous nourrissez vos enfants , afin qu'il les mène, pour le mieux qu'il leur face, en ses guerres , qu'il les mène à la boucherie , qu'il les fasse les ministres de ses convoitises , les exécuteurs de ses vengeances. Il prend quelques-uns des plus robustes, il les arme, les discipline; puis, au besoin, il leur commande de tuer leurs pères, leurs frères, leurs mères, leurs sœurs, et ils tuent.

Cela s'est vu toujours.

Cherchant ensuite quelle est la base de toute vraie société, La Boëtie la trouve dans l'égalité native des hommes, égalité de droits proclamée nettement pour la première fois dans l'Evangile, et qui n'empêche pas que la Nature , ministre de Dieu, en faisant le partage des présents qu'elle nous donnoit, n'ait fait quelques avantages de son bien , soit au corps ou à l'esprit, aux uns plus qu'aux autres;... voulant par là faire place à la fraternelle affection, afin qu'elle eust où s'employer, ayant les uns puissance de donner aide, et les autres besoin d'en recevoir. Et puisque nous naissons tous égaux,  il  ne faut pas faire doute que nous ne  soyons tous naturellement libres : et ne  peut tomber en l'entendement de personne, que Nature ait mis aucun en servitude, nous ayant tous mis en compagnie.

Opposée à la nature, la servitude est donc opposée au droit.

Le droit c'est la liberté voulue par la Cause suprême qui n'a pas créé l'homme dans le servage de l'homme ,

et là où la liberté n'existe point,on vit sous un régime tyrannique.

Or, il y a trois sortes de tyrans. Les uns ont le royaume par l'élection du peuple, les autres par la force des armes , les autres par la succession de leur race. Ceux qui  l'ont acquis parlent droit de la guerre, ils s'y portent ainsi qu'on connoist bien qu'ils sont, comme on dit, en terre de conquête. Ceux qui naissent Roys, ne sont pas communément guères meilleurs :ains estans nais et nourris dans le sang  de la tyrannie, tirent avec le lait la nature du tyran , et font estat des peuples  qui sont sous eux , comme de leurs serfs héréditaires : et selon la complexion en laquelle ils sont plus enclins , avares ou prodigues, tels qu'ils sont, ils font du Royaume comme de leur héritage. Celui  à qui le peuple a donné l'Estat, devroit être (ce me semble) plus supportable : et le seroit, comme je croy, n'estoit que dès lors qu'il se voit élevé par dessus les autres  en ce lieu, flatté par je ne sais quoi qu'on appelle la grandeur, il délibère de n'en  bouger point. Communément celui-là fait estat de la puissance que le peuple luy a baillée , de la rendre à ses enfans.  Or dès lors que ceux-là ont pris cette opinion , c'est chose estrange de combien ils passent en toutes sortes de vices, et  mesmes en la cruauté , les autres tyrans. Ils ne voyent autre moyen pour assurer la nouvelle tyrannie, que d'estendre fort  la servitude , et estranger tant les sujets de la liberté ,

Un, autre instrument de servitude est la corruption. Les tyrans effeminent leurs hommes, et tâchent d'étourdir la multitude et de l'énerver par des spectacles, des jeux, des fêtes propres à amollir les mœurs , sans parler de la protection qu'ils accordent à leur dépravation directe. Ainsi les peuples assottis, trouvant beaux ces passe temps , amusés d'un vain plaisir qui leur passe devant les yeux, s'accoustument à  servir aussi niaisement, mais plus mal, que les petits enfans , [...] » Les nations , au contraire , exemptes du joug d'un maître, se reconnoissent au mâle caractère de leurs divertissements publics , destinés eux aussi à former les citoyens , à leur faire aimer la patrie, à les exercer à la défendre. Le théâtre et les chants populaires indiquent autant que les lois , et quelquefois mieux , sous quel genre de gouvernement vit un pays , s'il est libre , ou s'il est esclave [...]

La Boëtie fait remarquer ensuite une autre ruse de la tyrannie, qui est de se mettre la religion devant pour garde du corps. A-t-il jamais esté que les tyrans, pour s'assurer, n'ayent toujours tâché d'accoustumer le peuple envers eux, non pas seulement à l'obeissance et servitude,  mais encore à devotion ? Qu'on se rappelle ici le catéchisme publié par le czar Nicolas et les enseignements qu'il contient, non seulement sur la soumission , l'amour, le dévouement aveugle, mais encore sur le culte du à l'autocrate, l'on verra si les traditions du despotisme se perdent jamais, s'il n'est pas toujours également prêt à abuser de ce qu'il y a de plus saint, pour s'en faire un moyen exécrable de domination. C'est là, sans aucun doute, une des causes qui ont le plus altéré le sens moral , en affaiblissant la foi religieuse parmi les hommes.

            On la leur rend  au moins suspecte en l'identifiant avec la servitude.

Parce que l'ordre est nécessaire dans la société , on en a conclu qu'un était entre tous choisi de Dieu pour le maintenir, et qu'une fois établi, quel qu'il fût et quoi qu'il fit, lui résister c'etoit résister à Dieu même :

doctrine athée, dont l'inévitable effet est de conduire les peuples au dernier degré de l'abrutissement ou de l'impiété, et ordinairement de l'un et de l'autre.

L'isolement, le silence, la corruption , une fausse idée du devoir religieux qui trompe et intimide la conscience ,

tels sont les principaux moyens qu'emploient les tyrans pour tenir les peuples sous leur su jétion.

Ils y emploient aussi la force brutale , s'entourant de satellites qui veillent à leur défense, exécutent leurs commandements, répandent la terreur qui prévient l'insurrection , ou l'étouffent dans le sang.

De là les armées permanentes , indispensables à tous les despotes, et à qui les nations modernes doivent la ruine de leurs finances, car la même nécessité qui a obligé à les créer, oblige à les augmenter toujours.

Seules , elles seroient cependant de peu de secours à ceux dont elles sont destinées à soutenir la puissance ; car , outre qu'ils n'en peuvent jamais être parfaitement sûrs, parce que elles aussi ont à supporter le poids du despotisme et ses insolents caprices, la plus grande force matérielle est en définitive toujours celle du peuple.

Il est donc nécessaire qu'ils cherchent un autre appui , que dans la société générale; ils organisent une société particulière à qui profite l'oppression de celle- là , et qui ait dès lors le même intérêt que le despote à la perpétuer.[...]


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