"Les écrivains [...] qui riment hors du département de la Seine" extraits d'un texte de l'historien C.L.LOUANDRE ( 1812- 1882 ): lien(pour un texte)entre lieu de production et qualité

Publié le par Claire (C.A.-L.)

                                                              dedans dehors     

                                                          Qui est - il ?  

                                       ( pour la bio : source Wikipedia )

Charles Léopold LOUANDRE est né à Abbeville, dans la Somme. Très jeune, il part suivre ses études à Paris, où il est reçu licencié ès lettres. Il collabore à divers recueils de l'époque avant d'entrer en 1842 à la Revue des deux Mondes, où il reste jusqu'en 1854. Intéressé par l'histoire contemporaine et l'archéologie, ses articles, écrits parfois en collaboration avec Charles Labitte, et insérés dans cette revue et dans la Revue de Paris, finissent par le mettre en évidence1. Après avoir quitté ces deux revues, il publie [...] des ouvrages historiques d'érudition sur l'alimentation publique sous l'ancien régime, sur la noblesse, sur l'origine de la royauté, etc. En 1855, il devient rédacteur en chef du Journal général de l'instruction publique, ainsi que du Journal des instituteurs. [...]

 

et voici ce qu'il pensait, en 1842, du lien entre la qualité d’une oeuvre littéraire - en particulier poétique - et le lieu où elle a été conçue. Autrement dit de la relation paris/province, puisque, affirme-t-il :

“la valeur littéraire des écrivains des départements est en rapport direct avec l’importance des villes qu’ils habitent”.

 “[...] Les poésies dont nous venons d’exprimer le suc ont été, pour les trois quarts au moins, rêvées, écrites, publiées à Paris ;

mais tous les poètes qui s’y font imprimer n’y ont pas leur domicile réel. Les uns, véritables oiseaux de passage, y paraissent chaque année comme les hirondelles. Ils cherchent d’abord un éditeur qui les paie, puis ils paient un éditeur qui les imprime, et,

quand ils ont assisté aux funérailles de leur gloire et de leur volume, ils se souviennent de la lointaine Argos et retournent au pays.

Ceux-là du moins ont une teinte, un vernis de la mode ;

les autres chantent dans le nid où ils sont éclos, mais on reconnaît vite, à leur tournure départementale, ces muses casanières qui n’ont point quitté le chef-lieu.

En province, il en est de la littérature comme des habits ;

tantôt on garde, avec le respect de la tradition, avec la mémoire vénérée des aïeux, les vieux meubles et les vieilles idées, tantôt on prend les modes nouvelles pour les exagérer.

De là deux classes distinctes, et bien plus distinctes qu’à Paris : les traîneurs et les sentinelles perdues.

Sur le Parnasse provincial, Dorat a encore une école : tous les dieux des vers antiques, les Graces décentes, les Nymphes demi-nues, les Amours roses et frisés, avec leurs arcs et leurs flèches, les Hymens avec leurs flambeaux, les Parques avec leurs ciseaux, les zéphyrs légers, en déménageant de l’Olympe, sont partis pour les départements. Là, Cérès est toujours la déesse des guérets, Bacchus le dieu joufflu de la treille, et le célèbre Apollon le dieu du jour. Esculape a toujours son démiurge dans le chirurgien du canton. Chloris, Iris, Philis, les beautés pseudonymes, y sont encore chantées, comme aux temps des robes à ramages. La jeune Églé y règne toujours[...]

Rien n’est plus innocent, plus inoffensif ; c’est la poésie du coin du feu dans sa naïveté bourgeoise, mais ce coin du feu n’a pas d’étincelles.

Attaché comme le lierre aux vieux murs de la maison héréditaire,

le poète provincial n’a jamais rêvé les grands horizons, et dans cette vie calme où toutes les heures se ressemblent, dans cette vie plus heureuse peut-être, il chante comme le grillon dans la cheminée.

Les pantoufles offertes par la fille du maire à la loterie des pauvres, l’envoi d’un flacon de marasquin, suffisent à l’inspiration, du troubadour. Il adresse à M. le procureur du roi, qui est le premier dans Rome, des odes sur la peine de mort ; il adresse des consolations aux dames stériles, des consolations aux dames divorcées, et il plaisante sur le bonheur des veuves. La querelle des yeux noirs et des yeux bleus tant de fois débattue au fond des bosquets de Cythére se ranimait encore, il y a trois ans, entre les poètes de Saint-Quentin.

Il faut dire cependant qu’en amour, le provincial est beaucoup plus positif, plus volage que les Tibulles chrétiens de la capitale ; mais il n’est pas moins discret [...]

Quelquefois cependant il subit, à son insu, l’influence des novateurs, et il arrive de là qu’il imite l’auteur d’Hernani dans une tirade contre les romantiques.

Du reste, on aurait tort de se montrer sévère pour les paisibles littérateurs qui riment hors du département de la Seine.

Ils n’ont pas en général la prétention de réformer leur siècle, ils ne demandent pas de statues, ils ne demandent pas de pension, et se contentent de leurs rentes.

Le plus grave reproche qu’on puisse leur adresser, c’est de substituer quelquefois la langue de l’arrondissement à la langue française, et d’immoler les poètes de la capitale aux poètes des chefs-lieux.

A Rennes, par exemple, on assure que les lauriers de M. Turquety troublent le sommeil de M. de Lamartine, et de tous les points des départements c’est un cri de réprobation contre Paris, l’usurpateur, la grande ville des pygmées, qui n’a de grand que son orgueil et sa sottise. Le Delenda Carthago a trouvé de l’écho, de Pézénas à Villeneuve, et tout récemment encore Paris recevait de cette dernière localité un cartel poétique, élucubré par un charabia parisphobe, qui se dit curieux de savoir si dans la capitale on rime mieux que dans son endroit, et qui me paraît, pour sa part, avoir pleinement résolu la question. Toute ville qui a une imprimerie a tout au moins un poète ; toute société libre ou royale des arts ou d’agriculture a son concours poétique et sa médaille de deux cents francs, et chaque année, dans la séance solennelle, la salle de la mairie se transforme en Capitole pour l’ovation des lauréats. Chaque province a sa nuance, ses habitudes littéraires, ses grands hommes. La Bretagne, isolée dans ses bruyères et ses brouillards, forme une sorte d’école à part, qui rappelle l’école des lackistes ; elle s’inspire de ses landes, de ses grèves, de ses pierres druidiques, de ses antiques vertus ; mais en général elle court après l’originalité plutôt qu’elle ne la rencontre. Le Parnasse breton n’est pas en Bretagne. Est-il à Paris ? Dans le reste de la France, Dijon, Toulouse et Marseille se distinguent par leurs préoccupations littéraires. Dijon est par excellence la ville académique du concours et de la tradition classique, comme, Caen est la ville du congrès et de l’archéologie. Toulouse, dans ses prétentions poétiques, n’est guère plus modeste que dans ses prétentions municipales, et elle se croit encore, comme au temps d’Isaure, l’Athènes de la langue d’oc.

Du reste, la supériorité poétique du midi sur les provinces du centre, de l’est et du nord, me paraît incontestable, et il est incontestable aussi que la valeur littéraire des écrivains des départements est en rapport direct avec l’importance des villes qu’ils habitent. N’en déplaise au charabia parisphobe, c’est un nouvel argument en faveur de Paris.[...]

 

De tels ironiques propos de la part d'un ex provincial, fonctionnaire du côté des hussards noirs, valent-ils qu'on en discute en province septentrionale ? Je ne sais pas. P't'êt'ben qu'non.

Mais  je viens de tomber dessus en faisant des recherches sur la poésie et les femmes et en particulier sur Amable Tastu, née à Metz, passé par Nancy et morte à Palaiseau, qui a connu dans les années 1820/1830 une certaine notoriété grâce à ses poèmes. Il est vrai qu'elle était femme d'un imprimeur de la rue de Vaugirard, et qu'à cette époque, elle fréquentait les salons et cercles parisiens et en particulier le fameux Cénacle...

et je me suis dit que ce grand écart existait encore, que les parisiens les plus virulents étaient des provinciaux déguisés, des ultras, que les enseignants étaient des donneurs de leçons qui dans leur fureur dogmatique tiraient à boulets rouges dans toutes les directions pour protéger ce qu'ils avaient chèrement acquis, à savoir cette certitude de faire enfin partie de la crème, de l'élite, du centre, de là où on crée VRAIMENT, des choses enviables, transposables, imitables, "répétables" à en mourir.

Enfin bref, c'est amusant !

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article