Dossier Amable TASTU - en 1836...Il y a comme une saturation du côté des amateurs de poésie...

Publié le par Claire (C.A.-L.)

                                              Revue des deux mondes 1836

                    Revue littéraire : Les poésies nouvelles et les romans nouveaux

Décidément le siècle est inexorable ; les poètes ont beau dire et beau faire, sauf quatre ou cinq d’entre eux dont il a reconnu la légitimité, et auxquels il prête attention quand ils parlent, il ne veut plus écouter aucun de ceux qui surgissent présentement.

Mais si l’audience leur est refusée, les poètes ne se découragent pas.Le siècle s’obstine à se boucher les oreilles ; ils ne se condamneront pas au silence pour cela ; On les entendra bon gré mal gré : — Ah !vous détournez la coupe où nous vous avions versé la poésie ! Siècle ingrat, vous y boirez pourtant. Nous vous prendrons par surprise ; nous mettrons, s’il le faut, de la prose sur les bords. — Ainsi disent et font les poètes.

Ce ne sont plus des ballades ou des élégies qui s’annoncent à l’heure qu’il est ; ce sont des romans ou des épisodes.

La poésie s’avance mystérieusement un masque sur le visage, le manteau jusqu’au nez. Le candide public ne soupçonne pas d’abord le déguisement ; il achète imprudemment, sur la foi du titre, un bel in-octavo qui lui promet bien quatre ocinq cents pages de belle prose. Le voilà pris au piège. Il ouvre le livre, et ce sont des ballades et des élégies qui le regardent, échevelées et l’œil suppliant.

Nous doutons fort, toutefois, que ces innocents stratagèmes réussissent longtemps.La poésie aura beau s’affubler des plus impénétrables costumes, elle ne trouvera plus guère, prochainement, de public qui se laisse aborder par elle. Ce public qu’on dupe entre en défiance ; il sera sur ses gardes. Ses frayeurs deviendront excessives. Vous verrez que ce seront les romanciers eux-mêmes qu’il fuira bientôt, de peur qu’ils ne soient des poètes déguisés.

En notre qualité de critiques, nous avons dû nécessairement accueillir les requêtes de toutes ces œuvres de poètes habillées de toute sorte. Si nous avons différé beaucoup de les juger, ce n’était pas mauvais vouloir. Mais chaque fois qu’il nous arrivait d’ouvrir un de ces volumes entassés devant nous, la fatalité nous faisait tomber sur quelque malencontreuse page qui nous rangeait tout-à-fait de l’avis du siècle ; il nous en coûtait d’avoir à rendre une sentence amère peut-être. Pourtant il en faut finir. Si nous tardions davantage, les poètes en cause seraient gens à se plaindre d’un déni de justice.

 

Publié dans citations. Notes.

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