Corinne Delmas http://www.espacestemps.net/document8465.html

Publié le par Claire

 

Les sciences sociales au miroir des arts
Howard S. Becker, 
Comment parler de la société. Artistes, écrivains, chercheurs et représentations sociales 2009.

Se décrivant lui-même comme un ancien pianiste de jazz professionnel qui pratiquerait la sociologie comme un « violon d’Ingres » (Bourmeau et Heurtin, 1997, p. 156), Becker défend depuis toujours une sociologie simple, directe, souple, ni sectaire, ni dogmatique, fuyant toute délimitation trop autoritaire des contours de la réalité sociale et préférant se rapprocher des acteurs pour rendre compte des pratiques. Insistant sur le conservatisme résultant en art comme en sciences sociales du poids des « formes conventionnelles » ou des « méthodes admises », ce livre s’inscrit ainsi dans ce souci de déconstruction systématique et dans la théorie empiriquement ancrée de son auteur6. À rebours d’une science sociale qui se serait, selon Becker, mutilée en s’imposant « des limites strictes sur les manières autorisées de parler des découvertes des chercheurs » (pp. 296-297), l’ouvrage est une invitation à innover en exploitant les nombreuses ressources qu’offrent les représentations littéraires et artistiques de la vie en société.Si artistes, écrivains et sociologues se retrouvent dans un même souci de représenter la vie en société, la proximité se lit également dans la confrontation de leur langage pour écrire sur la vie sociale à « l’expression des jugements moraux, soit qu’on essaie de les éviter, soit qu’on les formule de manière déguisée » (Becker, 2009, p. 151). La neutralité permet en effet de communiquer plus efficacement ses convictions morales, en les présentant comme les résultats d’une démarche scientifique désintéressée. Elle peut, à l’inverse, être motivée par le souci d’éviter les jugements moraux.

La posture de Goffman, consistant à ne jamais utiliser un langage normatif et à procéder par comparaison de cas pour aboutir à la description du modèle de l’institution totale, est ainsi une réponse au problème classique en sciences sociales des « présupposés afférents à la pensée conventionnelle » (p. 246). Le recours à un langage clinique et distant chez Georges Pérec s’inscrit pour sa part dans une volonté de description de la société française ou de l’une de ses strates à un moment donné de son histoire. Par contraste, la distance est amenée par les gros plans et les regards détaillés chez Italo Calvino, dont Becker analyse l’intérêt, pour la sociologie urbaine, du format dialogique et des paraboles.

Ces œuvres sont donc particulièrement riches pour le chercheur sur le plan de l’analyse sociologique ou de la théorie sociale. Un chapitre démontre tout l’intérêt de trois types de « fictions », au sens d’analyses de la société dont on n’attend pas qu’elles soient vraies, à savoir les modèles mathématiques, l’idéal-type, qui permet d’aller à l’essentiel dans le cas étudié, et des paraboles, telle celle de David Antin sur la monnaie, qui offre « une analyse pénétrante et utile de l’organisation sociale, politique et économique » (p. 163) en mettant en lumière « les relations complexes entre croyance partagée, langue, structure de classe, conditions écologiques, relations interpersonnelles, et bien d’autres thèmes importants sur un plan théorique » (p. 167). Finalement, peu importe que ces histoires ne soient pas vraies, dès lors qu’elles nous apprennent quelque chose sur la société, applicable ensuite ailleurs, dans nos tentatives personnelles de compréhension des choses.

Le théâtre à voix plurielles de Shaw, Churchill et Shawn, est pour sa part suggestif quant à la question de savoir comment inclure des points de vue pluriels dans la représentation des situations étudiées. Certaines solutions conventionnelles plus ou moins satisfaisantes existent en sciences sociales, tel le piège consistant pour le chercheur à privilégier la voix des autorités. À contrario, les études de sociologie de la déviance, dont l’œuvre de Becker lui-même (Becker, 1985), ont pu se développer dès lors que les chercheurs ont pris en compte les points de vue des acteurs étiquetés comme déviants et de ceux qui leur attribuaient ces étiquettes. Le recours à l’effet dramatique constituerait une réponse à ce défi. Becker montre, à partir de la mise en scène par George Bernard Shaw de discussions sur la prostitution dans La profession de Madame Warren, l’intérêt d’un tel effet pour représenter la confrontation de plusieurs points de vue. L’analyse de la pièce de Caryl Churchill, Mad Forest, traitant des événements de décembre 1989 en Roumanie, lui permet pour sa part de démontrer les ressorts d’une histoire racontée par de multiples voix, tandis que l’œuvre de Wallace Shawn illustre une autre manière de faire : solliciter intentionnellement une seule voix, la mauvaise.

C’est dire combien « les descriptions littéraires échangent la clarté et l’unidimensionnalité contre l’aptitude à effectuer des analyses des multiples possibilités contenues dans une histoire » et invitent à « se libérer de la tyrannie des formes conventionnelles » (Becker, 2003, p. 89).

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