Chez Marina TSVETAEVA, " Les événements se trament au sein du langage" par Luba Jurgenson

Publié le par Claire

 Retrouvé. Daté initialement du 05 02 2011 08h50

 

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                                        VOX POETICA

                                             www.vox-poetica.org/t/jurgenson2008.html

Extraits d'extraits extraits eux-mêmes d'un article  publié aux Editions des Syrtes. ... extrait de l'édition de Carnets de Marina Tsvetaeva, (1892-1941) publiés sous la direction de Luba Jurgenson (traduction: Eveline Amoursky et Nadine Dubourvieux).

         Le site de l'éditeur: http://www.editions-syrtes.fr/

 

 

...Ce « je » témoin n’est plus celui qui raconte : on a perdu la confiance dans la vérité mimétique du mot – on a en revanche, à l’époque où Tsvetaeva entre dans la poésie, une foi absolue dans l’énergie intime du mot. Le mot ne relate plus : il crée. 

C’est de lui que jaillit le monde – un monde discontinu, fragmenté, inscrit dans un « moi » traversé lui-même par des vides.

 

                        En 1918, Kamenski écrira dans Sa-ma biographie de grand futuriste :

 « N’importe quelle biographie d’un archiviste insignifiant, fût-elle écrite dans un style raboteux, est un million de fois plus intéressante qu’une cochonnerie imaginaire à doublure romanesque. »

 Notons que l’insignifiance, dorénavant au centre de l’attention des différents courants artistiques, est ici conjuguée à la fonction d’archiviste : les différentes facettes du moi constituent, à l’insu de leur porteur, une archive dans laquelle la modernité vient se refléter.

 

... « Le matin de l’acméisme » de Mandelstam, publié en 1919...  manifeste ...genre... faisant exploser la frontière formelle entre le littéraire et le politique vise non seulement à entourer le « je » de l’artiste de la muraille d’un « nous », 

mais aussi, à introduire au sein du processus artistique une rupture,

 à le ponctuer de fins et de commencements,

 à instituer l’acte créateur en figure de perpétuel dépassement. 

Désormais, la création littéraire,

inséparable d’un sentiment de limite,

 est tributaire d’une ligne d’horizon qui ne se donne que dans son franchissement : cette ligne, sans cesse effacée et redessinée, pressentiment ou trace d’un monde qui va vers sa fin, est le signe d’une discontinuité qui habite l’histoirede l’art, mais aussi l’Histoire tout court et partant, l’être.

...(moins d' )...affirmer une vérité sur l’art de démanteler la vision de la culture comme d’un flux ininterrompu…

 

...L’idée même d’appartenance lui est totalement étrangère. ... Seule la personne compte pour elle. ... Elle s’oppose à toutes les « schématisations, dissections et autres cloisonnements, tout ce qui peut être exprimé en chiffres et en cases ». .. Aux « ismes » elle oppose la communauté secrète de la famille littéraire 

qui ne se construit pas sur des mots d’ordre esthétiques

 mais naît d’une parenté par le mot – ce véritable lien de sang que créé la langue circulant, déferlant dans les veines, dans le corps –, communauté qu’elle recherche désespérément, elle la sans-famille, tout au long des Carnets.

... le genre des Carnets semble exclure a priori toute tonalité élégiaque, 

et chez Tsvetaeva en particulier,

 les choses sont « maintenues » au seuil du présent, jamais livrées au passé.

 De là lui vient sans doute la conviction inébranlable de la pérennité de son oeuvre, son dialogue absolument naturel avec des êtres du passé et du futur...

...Rien de doit se perdre – et pourtant, c’est dans la perte que Tsvetaeva ancre son héritage littéraire, elle qui, très jeune, a vu mourir sa mère, a été dépouillée de ses biens, a dû quitter sa patrie, a assisté enfin à la destruction de la culture qui était la sienne : autant d’événements qui se rejouent dans les Carnets jusqu’à l’obsession sur fond d’autres pertes qu’elle redoute et tente d’éloigner par l’écriture... 

À cette perspective effroyable (de perdre son mari et sa fille) s’ajoute celle de perdre les Carnets eux-mêmes, sans cesse évoquée comme horizon toujours présent de l’acte créateur en tant que tel.

 Alertée par le mode d’anéantissement sous lequel la vie se présente à elle, Tsvetaeva répète et recopie, thésaurise – ou dilapide – les mots qui sont sa seule fortune.

 Les critiques n’ont que trop insisté sur le fait qu’elle crée des liens précisément là où il y a disparition : la relation prend alors son sens et s’éclaire au regard du dernier instant...

 De même, dans la frénésie des rencontres qui se succèdent, consignées sur les pages des carnets, on peut déceler cet impératif : traquer, au sein même de la passion amoureuse, l’instant de la fin qui deviendra le point de départ de l’écriture, son lieu privilégié. 

...Les Carnets sont un catalogue de pertes, un inventaire d’objets volés ou cassés, ...de liens rompus, d’êtres chers disparus, de maisons détruites. 

Marina Tsvetaeva apparaît d’emblée comme celle qui n’a pas de place ni ne peut en avoir. .. parce que c’est précisément sur l' absence qu’elle érige l’édifice de sa poésie.

 Son génie ne peut se déployer que là où rien n’est possible, que ce soit une histoire d’amour sans avenir ou une impasse politique.

 Le monde se referme sur elle – les pièces, les villes, – afin qu’elle puisse vivre dans l’unique lieu qui est le sien, le texte...

 

Elle fera sienne la blessure au sein du langage qui s’est ouverte indépendamment de ses convictions et de son histoire personnelle : le langage est habité invisiblement par un ordre du monde qu’elle refuse.

Elle appellera cela « écrire dans la langue de l’ennemi », ce qui la rapproche d’un autre poète du désastre, Paul Celan...http://www.erudit.org/revue/ttr/1996/v9/n1/037237ar.pdf

... elle laisse les mots oeuvrer à son insu au coeur de son destin – et ourdir leur complot.

 

...le dire du poète – car il y a de l’oral dans l’écrit tsvetaevien – élabore le temps intime de l’événement poétique en regard du temps historique. 

                « Tout ce qui n’est pas raconté est ininterrompu », dit Tsvetaeva. 

Pour créer, au sein du monde, cette discontinuité en laquelle s’enracine l’expérience moderniste, le poète se tient en sentinelle à la frontière du dit et du non-dit et raconte inlassablement, afin que le monde soit.

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans citations. Notes.

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Karoline 07/10/2011 23:09


"Le monde se referme sur elle – les pièces, les villes, – afin qu’elle puisse vivre dans l’unique lieu qui est le sien, le texte.." Diese frage gefällt mir
Karo