Aux bords de "L'Angoisse"de Paul VERLAINE, in Poèmes saturniens, section "Melancholia"

Publié le par Claire (C.A.-L.)

Aux bords de "L'Angoisse"de Paul VERLAINE, in Poèmes saturniens, section "Melancholia"

                        Songerie descriptivo-explicative 

                                   Compilation. Broderie.

Genre : Mets, toi aussi, ta main dans ma main, pour faire une grande ronde...

Critique ancienne...mais modestement tout petitement évidemment. 

Quelques mots sur "L'angoisse" huitième et dernier poème de la section "Mélancholia" du recueil Poèmes saturniens ( 1866 ) de Paul Verlaine. 

8.L’ANGOISSE 

Nature, rien de toi ne m’émeut, ni les champs
Nourriciers, ni l’écho vermeil des pastorales
Siciliennes, ni les pompes aurorales,
Ni la solennité dolente des couchants.

Je ris de l’Art, je ris de l’Homme aussi, des chants,
Des vers, des temples grecs et des tours en spirales
Qu’étirent dans le ciel vide les cathédrales,
Et je vois du même œil les bons et les méchants.

Je ne crois pas en Dieu, j’abjure et je renie
Toute pensée, et quant à la vieille ironie,
L’Amour, je voudrais bien qu’on ne m’en parlât plus.

Lasse de vivre, ayant peur de mourir, pareille
Au brick perdu jouet du flux et du reflux,
Mon âme pour d’affreux naufrages appareille.

      Pensée de poète au travail avec ses outils faits de rejets, enjambements, césures, coupes, échos sonantiques et allitératifs... Poète  qui aurait parlé de "faire subir les derniers outrages à la césure"surtout là où elle était jugée indispensable, donc pour le dodécasyllabe...après Victor Hugo et le disloquage du "dadais" tombé de son piédestal ...et en compagnie de Rimbaud "le voyant".

Un titre baudelairien. Au moment de la parution Jules Janin lui conseille "de ne pas tant copier Baudelaire". Mais l'intention de Verlaine n'est pas baudelairienne du tout.

                                          Référencé, distancié et moqueur. 

Refus des conventions littéraires et religieuses, de tout ce qui a fait l'inspiration des autres : nature, surtout, celle des romantiques et du Parnasse. La nature comme objet et sujet. Il n'ira ni dans les forêts d'Atala, ni au bord de la Seine, ni en Campanie, ni en Attique. 

Table rase et revendication d'une autre nature et d'un autre ton. 

Premier quatrain formé par une phrase simple. Fi de l'association un vers, une phrase.

"Nature, rien de toi ne m'émeut..."

une apostrophe agressive d'entrée de jeu. Quelle nature ? Je pense tout de suite à Rimbaud " Nature, berce-le chaudement, il a froid". Verlaine lui va détailler d'autres natures qui ont été mises en mots mais qui n'ont pas été "étiquetées" en tant que telles par les poètes qu'il stigmatise et rejette ici. Le mot est un gros mot bien général, devenu "artificiel"...qui aura la fortune que l'on connaît encore aujourd'hui, au point que le mot en est complètement miné. La nature c'est celle recréée en vue de l'émotion, la nature des poètes qui l'entourent ou le précèdent. 

Le verbe émouvoir est barricadé, difficile à atteindre et je l'entends comme entre guillemets, soumis à la moquerie, à l'ironie, avec ces allitérations de nasales. Nié, nié, ...déni, ni ni c'est fini... Aurait-il, il fut un temps, succombé ? 

 Écoutons le détail de ce dont le poète se moque et ce à quoi il affirme être indifférent

                                       ...ni les champs

Nourriciers, ni l'écho vermeil des pastorales

Siciliennes, ni les pompes aurorales

Ni la solennité dolente des couchants.

Soit 4 groupes nominaux à la fois séparés par une virgule et reliés par la conjonction de coordination "ni": une liste qui meuble le quatrain avec des rimes lourdes, riches peu expressives et effectivement peu "émouvantes" et peu respectueuses des règles de la distribution et du souci de variété des termes dans leur "nature et leur fonction". 

                         Répétition, ressassement. Refus cynique caricatural

Article + nom + adjectif rejeté au vers suivant

Art. + nom + adj + complément du nom ( formé d'un nom + adj rejeté et appuyé par une diérèse)

Art + nom + adj

Art + nom + adj +cdn (formé d'un nom )=> 6 noms et 5 adj qui renvoient à une nature transformée édifiée et figée par l'activité culturelle.  Les adj comptent tous au moins pour 3 syllabes avec le jeu sur le e muet et sa position dans le vers. Des clichés enchaînés pour une nature tournée en dérision grâce également aux allitérations et assonances constrictives, qui étouffent et éteignent. Tout cela manque de vie, de grâce. L'aurore aux doigts de rose transformée en adjectif au pluriel qualifiant un nom qui renvoie au pouvoir, lorsqu'il se donne à voir dans le désir d'une affirmation de sa légitimité.

Un écho "vermeil", métal précieux entre l'or et l'argent évoqué déjà par Homère. Quant aux" pastorales siciliennes", il faut savoir que des poésies pastorales ont été écrites en sicilien, par Meli, un poète bucolique, mort en 1815. Il y faisait parler ses bergers dans leur langue, quotidienne. 

Donc je dirai un refus des "maîtres" de la nature comme décor artificiel; dans la relation aux anciens, à ceux qui "créent" le sonnet aux règles strictes et à Chateaubriand, peut-être et à Hugo mais aussi et surtout (?) aux Parnassiens dont il fait, au début tout au moins, partie, peut-être bien à son corps défendant, au bout d'un moment.

Dans le deuxième quatrain juxtapositions et coordinations positives "et" pour une autre liste de "l'homme qui rit", qui rit en cascade de sonorités aiguës 

Je ris de l'Art, je ris de l'Homme aussi, des chants,
Des vers, des temples grecs et des tours en spirales
Qu'étirent dans le ciel vide les cathédrales,
Et je vois du même œil les bons et les méchants.

Composition grammaticale de la phrase complexe qui forme le quatrain.

Je ris de l'Art,

je ris de l'Homme aussi,

(je ris) des chants,

(je ris) des vers ,

 je ris ) des temples grecs

et ( je ris) des tours en spirales/Qu'étirent dans le ciel vide les cathédrales,

et je vois... 

8 propositions juxtaposées pour ironiser sur l'Art pour l'Art, avec majuscule, sur l’Idée, le concept d'Homme, "majusculé", sacralisé,   

le verbe rire est assumé par le "Je " du poète et il est répété. Et l’enchaînement s’enthousiasme, prend de la vitesse et le même verbe est élidé. Plus besoin, on a compris. Et l'homonymie associe les champs du premier quatrain à ceux-ci, aux chants d'Homère, qui sait... que l'on peut entend dans le persiflage rimant avec "couchants" et "méchants". Echos sonores. Dans le même sac les vers, très ambigus, polysémiques, les vers générés par les cadavres...laissés par la versification régulière et les temples grecs ..."Classiques", je vous hais !  Avec eux, la porte symbolique s'ouvre sur l'au-delà, des monuments dédiés aux multiples divinités du Panthéon gréco latin au Dieu unique que l'on essaie vainement d'atteindre avec les tours de Babel des cathédrales, sujet rejeté à la rime pour s'associer à spirales mais également à "aurorales" et "pastorales", qui ont alors aussi à voir avec la religion répulsive, à l'assaut d'un ciel  "vide", qui bascule de l'autre côté de l'hémistiche . Le nom par la césure est séparé de son adjectif. Ce qui est  plus ou moins "hérétique". Dieu est absent et avec lui la transcendance et l'espérance. Un autre verbe enfin, mais dans une proposition relative, adjectivale. Un verbe second, qui n'a pas le dynamisme du verbe principal.  Ce qui nous amène à la dernière proposition qui forme un seul vers, au deuxième verbe, qui se trouve dans le dernier vers coordonné du dernier vers et assumé aussi est "Voir". Voit-il là ce que d'autres ont "cru voir". Amoral Verlaine. L'œil pourrait aussi être celui de Polyphème, encore toi, Homère ! ou celui de la tombe de Caïn. Mais qui ne jouerait plus son rôle de "conscience". Même œil, même niveau. Impossibilité de formuler un jugement moral, quand on est un artiste de l'"Artisterie" haïsssable. 

"Et je vois du même œil les bons et les méchants" 

"Œil" à l'hémistiche, encadré par d'autres monosyllabes. Seuls «méchants» comptes pour 2 syllabes. Aucun repos.

Les accents peuvent porter sur "vois", "œil"; "bons" et  "...chants" 

et je vois/ du même œil/ les bons/       et les méchants...libérés qui riment avec tous les chants/champs/dolents.  

LES SIX DERNIERS VERS 

Je ne crois pas en Dieu, j'abjure et je renie
Toute pensée, et quant à la vieille ironie,
L'Amour, je voudrais bien qu'on ne m'en parlât plus.

Lasse de vivre, ayant peur de mourir, pareille
Au brick perdu jouet du flux et du reflux,
Mon âme pour d'affreux naufrages appareille.

Dans les deux tercets de ce sonnet dit "français" de facture régulière abba/abba/ccd/eed => pour les rimes deux séries embrassées sur 2 rimes (a et b). Et 1 série de rimes suivies (c) plates formant un distique, puis un troisième quatrain aux rimes croisées sur 2 autres rimes (d et e).

En tout, 5 rimes, donc

 -/an/ - /al(e)/ - /i(e)/ - /lu/ - /areill(e)

Il manquerait un /o/ pour que les voyelles soient au complet.

Le /o/ porté par le mot "ironie" va rejoindre et percuter l'abondance de cette voyelle dans le premier quatrain.

Les six derniers vers... deux strophes pour deux phrases.

La première, qui forme le premier tercet, comporte 5 verbes dont 4 qui ont pour sujet "Je" et un le dernier, un sujet anonyme, général.

Les trois premiers sont au présent de l'énonciation, mais performatif. Il transforme des formules, en quelque sorte, les décharge de leur poids sacré, dans une sorte d'aveu d'athéisme poétique.  

"Je ne crois pas en Dieu, j'abjure et je renie"

Un credo négatif sur le premier hémistiche, le deuxième propose, pour faire bonne mesure des synonymes, mais il faut attendre la fin du vers et le rejet pour comprendre que son acte renégat radical quitte le ciel, le  religieux

"Toute pensée,..."

pour atteindre le monde des idées, de la pensée, du concept. Le moyen le plus direct pour surprendre et traduire, en quelque sorte la pensée, est le langage. Et la poésie verlainienne ne devrait en aucun cas s'y adosser. ?

Puis comme un rajout, ce dont on évoque l'existence qu'à la fin, pour dire peut-être, ce qui aurait pu être dit dès le début, mais qui alors n'aurait pas fait poème, ...l'Amour, celui dont ne parle pas forcément celui qu'on "fait".

"...et quant à la vieille ironie,
L'Amour, je voudrais bien qu'on ne m'en parlât plus."

L'Amour avec sa majuscule est en tête de vers. Mais le groupe nominal  qui le précède, mis en évidence par la locution prépositive "quant à" qualifie ce sentiment de "vieille ironie"...J'hésite sur le sens à donner à ce groupe nominal...Il est peut-être à prendre comprendre dans  le sens socratique de "feindre l'ignorance, pour interroger et faire émerger la vérité". Mais c'est aussi une manière de railler, en faisant entendre ce que l'on dit, par antiphrase.

Veut-il vraiment qu'on ne lui parle plus d'amour...?

Le dernier vers ressemble quand même à une coquetterie...Le premier  et seul mode conditionnel, le subjonctif imparfait, unique aussi avec son accent circonflexe...Le vers est pour l'instant en suspens, orphelin disait-on, c'est à dire dans l'attente "d'un presque même, à la rime".

et voici le dernier tercet

"Lasse de vivre, ayant peur de mourir, pareille

Au brick perdu jouet du flux et du reflux,
Mon âme pour d'affreux naufrages appareille."

Là, à l'heure du transgenre, le lecteur  du 2014, amateur de petits coups politiques et  de "reformatage", comme pour un logiciel informatique dresse l'oreille...Mais il parle en son nom ? "Je" c'était lui jusque là dans le poème... Alors comme ça, ce serait une femme, enfin un être plutôt anima qu'animus. Lassitude, peur...et le sujet se dévoile en tête du dernier vers...Il s'agit de "l'âme" de celui qui renie Dieu, l'Homme, l'Amour...Il aurait donc une âme ! Et c'est une âme damnée, perdue.

Le poète semble incohérent. Jouet des circonstances et c'est rimbaldiennement "affreux"...

Il appareille tel le bateau ivre, brick, bateau rapide et aisément manoeuvrable. Et si son ironie se jouait de ses lecteurs et de lui-même. 

Au terme de ce petit dialogue impromptu au fil du poème, il m'est difficile de conclure sur le dernier sonnet de la section Mélancholia.  Nihilisme, fatalité acceptée du flux et du reflux...Mais pas de tentation de suicide. Inquiétude et interrogations sur l'écriture poétique qui ne peut pas influer sur la vie, sinon sur la façon dont celui qui en écrit doit tout oublier de ce qui est advenu monumental, froid et mortifère de par son génie créateur. 

L'écriture poétique, à plus forte raison si elle n'existe que dans le « NON », ne tient pas lieu de vie, même avec Saturne dans son jeu, nous dit le poète déstabilisé par une histoire d'amour...

                            Claire Antoine

Texte actuellement soumis au comité de lecture de la Revue ERATO,

en vue d'une parution en avril 2014.

 

Publié dans citations. Notes.

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