Amable Tastu, critique littéraire in " La Revue des deux mondes", 1832. Thèmes :l'écrivain et son oeuvre; littérature et vérité...

Publié le par Claire (C.A.-L.)

                          Amable Tastu sépare l'homme de l'oeuvre, le beau du bien. 

 

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   Introduction générale à un article d'Amable Tastu sur Miss Landon, longtemps connue uniquement sous les mystérieuses initiales "LEL"                                     

                                                                 220px-Letitia Elizabeth Landon


« Notre nation, l'une des moins artistes qu'il y ait au monde, veut toujours juger l'homme dans l'écrivain, cherchant ainsi dans l'art toute autre chose que l'art. Ne voyons-nous pas chaque jour des gens qui, avant d'admirer les vers d'un poète, en exigeraient volontiers un certificat de bonne vie et mœurs ? Ce qui prouve, ce me semble, en faveur de leur goût pour la morale, mais non pour la poésie.
D'autres en revanche, sous prétexte d'enthousiasme pour des ouvrages dignes d'admiration, exaltent ou approuvent une conduite digne de blâme, donnant ainsi à penser qu'ils sympathisent avec les vices de l'homme, plus encore qu'avec le génie de l'artiste. Espérons cependant que, dans ce siècle de perfectionnement, on en viendra à estimer chaque chose pour elle-même, à comprendre que le talent n'implique pas plus les vertus qu'il ne les exclut. Alors on cessera de confondre les convictions poétiques, qui tiennent à l'esprit et à l'imagination, avec les convictions morales , qui tiennent à la conscience ; on avouera enfin que les premières sont les seules qu'on doive exiger du poète, sans toutefois en conclure qu'il soit dépourvu des autres. Si l'homme religieux est celui qui, pénétré de la vérité d'une croyance, y conforma toutes ses actions, au poète religieux, il suffit que la religion apparaisse comme une chose belle et poétique. Le même homme peut être à-la-fois l'un et l'autre, mais il n'y a pas de raison pour qu'il ne soit pas l'un ou l'autre : le janséniste Boileau était païen en poésie. Ceci une fois admis, nous verrons disparaître du langage de la critique ces banales et insignifiantes accusations'de déception ou de mauvaise foi, si étranges en matière d'art ; comme si ce mot art ne disait pas précisément le contraire de vérité.
Qu'est-ce cependant que cette vérité qu'on demande. à l'artiste ?
Faut-il qu'il ait ressenti tout ce qu'il exprime ? La chose est-elle possible ? Non , sans doute.
D'ailleurs ce n'est pas l'émotion qu'il éprouve qui fait le poète , c'est celle qu'il comprend.
Sa propre sensibilité n'est qu'une sorte de diapason , qui sert tout au moins à lui donner le ton. Autre est la faculté de sentir, autre celle de connaître la note , le trait, le mot qui va frapper l'oreille, les yeux, l'imagination d'autrui, et la force de partager la sensation par vous retracée. Dès-lors pourquoi s'étonner de voir nos auteurs les plus comiques porter dans la vie habituelle un caractère sérieux ou morose ? Pourquoi ne pas vouloir qu'on puisse être à-la-fois un poète mélancolique et un homme gai et sociable; se montrer terrible dans ses conceptions, en même temps que doux et facile dans les relations privées, lorsque tant d'exemples sont là pour attester de la possibilité du fait ? Pourquoi ? si ce n'est, comme dit le cardinal de Rets, parce que le monde veut être trompé. En nous offrant des illusions , les arts ne nous trompent point ; ils donnent ce qu'ils promettent ; en exiger de la réalité , c'est les forcer au mensonge.

C'est ainsi que la frayeur de cette terrible accusation de n'être pas l'homme de son livre a contraint tant de jeunes écrivains à se modeler après coup sur leur type poétique, et à poser en permanence la rêverie Lamartinienne, l'orgueil  Dantesque ou le dédain Byronien. Qui sait même si quelque jeune peintre des passions forcenées ne se croira pas un jour obligé de tuer sa maîtresse, afin de donner à ses tableaux toute la vérité désirable.
Prétendre qu'un auteur ne se peint pas dans ses écrits, qu'il n'y faut chercher que le mouvement de ses idées et la tournure de son esprit, c'est désenchanter la poésie, me dira-t-on en me jetant à la tête un de ces éternels lieux communs qui seraient le plus grand fléau de ce monde.—Désenchanter la poésie ! Non ! Si c'est elle que vous aimez
Quand un acteur nous a profondément émus dans quelque belle animation de nos poètes, nous n'en concluons pas qu'il a l'âme de Néron ou d'Othello, mais seulement qu'il est un grand comédien. Quelle est donc la différence d'un art à l'autre, si ce n'est que le poète passionne ses propres idées, au lieu de passionner celles d'autrui ?
Ainsi, lorsqu'à la simple lecture de quelques pages tracées par lui , un homme peut faire éprouver éloignement ou sympathie , admiration ou haine, on devrait en conclure seulement que celui-là qui sait ainsi incarner sa parole est un vrai poète ;
mais se laisser aller complètement à l'illusion , c'est ressembler à cette jeune femme qui s'éprit de Garrick dans le rôle brillant de Lothario, au point de vouloir l'épouser, et se guérit de sa passion , en revoyant le même acteur dans le personnage ridicule de FalstalF. Elle aussi confondait l'homme avec sa création : ce n'était point Garrick qu'elle aimait, c'était Lothario.

 

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