(4/4)Où en guise de closule il est question de l'otium philosophicum. Extrait d'un article de Philippe LABURTHE-TOLRA évoquant Roger BASTIDE

Publié le par Claire (C.A.-L.)

         sur le site de  http://claude.ravelet.pagesperso-orange.fr/laburthe.html

 

                                      L'INACTUALITÉ DE ROGER BASTIDE

Mais il est aussi de nécessité scientifique, entre nous, d'examiner la ou les raisons de son manque de rayonnement actuel en France,

Sans jamais l'avoir lu d'ailleurs,

nombre de nos collègues de l'establishment sociologique actuel font la fine bouche lorsqu'on le cite.

[...] Ayant posé la question de cette non-reconnaissance ou méconnaissance, je ne fais que suggérer quelques réponses possibles.

[...] En profondeur, et c'est aussi un reproche-éloge pour moi, Bastide paraît trop cultivé pour le moment présent.

C'est frappant si l'on relit son grand article sur la Nature humaine, qui conjugue à la fois, ce qui devrait être toujours le cas, la richesse de l'information anthropologique et la profondeur de la réflexion philosophique. P. J. Simon, s'étonnant à Cerisy que l'on ne trouve plus guère de jeunes professeurs du type Roger Bastide, se demandait si le moule en est cassé.

Je pense que oui, avec la détérioration de l'enseignement secondaire dans le domaine des lettres et de la pensée, auxquels on n'accorde plus le loisir nécessaire. On n'étudie plus à fond les grands classiques, ni l'histoire, on a abandonné les langues anciennes, on a réduit la philosophie à la portion congrue, on a du abaisser le niveau des grands concours littéraires.

Des cours comme ceux que nous donnons dans le supérieur en sociologie et ethnologie sont techniques et spécialisés. Ils forment des sortes de plombiers de la profession.

On ne trouvera donc plus guère en France des esprits aussi informés et aussi ouverts que pouvait l'être un Bastide sur la littérature en général, sur l'art, sur l'histoire de la pensée ;

or, cette formation engendrait des intellectuels méthodiquement relativistes, sceptiques et surtout familiers d'une distanciation critique libératrice des pressions et des idées toutes faites.

Mais l'humanisme a été remplacé là aussi par une scolastique prompte à fournir des trucs, des recettes et des réponses, à satisfaire aux besoins de l'immédiat, selon l'esprit des moulinettes réductionnistes à la mode, en tenant à l'écart des gêneurs comme Husserl ou Popper. 

    Ce dernier a pourtant bien établi que le véritable esprit scientifique est cumulatif, et c'est à la science ainsi conçue que l'œuvre de Bastide a prétendu apporter une contribution, qui, justement parce qu'elle est modeste, reste sans aucun doute exemplaire, plus profonde que celle des faiseurs de systèmes.

Mais, justement, lui pardonnera-t-on d'avoir, par exemple, brisé les frontières entre psychologie et sociologie ?

Tabou durkheimien dont l'origine remonte à Auguste Comte, mais que respecte encore en profondeur un Lévi-Strauss.

 Sans doute faudra-t-il attendre une sorte de Renaissance pour que disparaisse la "misologie", et pour que revienne le temps du loisir, de l'otium philosophicum, du raffinement, du scrupule, de la lenteur prudente dans la réflexion et l'approfondissement, qui caractérisaient les savantes approches de Roger Bastide. 

Publié dans citations. Notes.

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