Amable Tastu au banquet de la République des Lettres en compagnie de Dante, in ''Poésies nouvelles''. Le poème est précédé d'une petite introduction.

Publié le par Claire Antoine

Dante et Virgile réunis par Delacroix

Dante et Virgile réunis par Delacroix

"Il est doux de laisser vers les choses passées
S’envoler librement nos errantes pensées,
D’épier, dans ces chants des âges entendus,                                                                                                                                 
Les grands secrets de l’art pour notre âge perdus"                                                           

Le poème didactique d'Amable Tastu proposé ci-dessous s'intitule "DANTE. Étude.". Il est dédié à M. Claude Fauriel, l'historien  pour qui fut créée en 1830, à la Sorbonne, la chaire de "littérature étrangère" où il dispense un cours intitulé "Histoire de la poésie provençale". Il y aborde, sur fond historique, l’ensemble de la littérature du Midi, dans laquelle il cherche à découvrir l'origine supposée de l’épopée littéraire européenne. 

                                                                Addenda 

Les arts, dans la France romantique sont ouverts aux influences de la littérature européenne du passé,  à Virgile, Shakespeare et Dante, entre autres.  En peinture, Delacroix va par exemple (cf l'illustration)  être inspiré par le chant VIII de l’Enfer de La Divine Comédie1. Le tableau de grandes dimensions qu’il présente avec succès au Salon de 1822 est intitulé Dante et Virgile aux Enfers. Il est l'expression picturale du drame de la souffrance et du désespoir, ce qui jusque là n'était pas un thème de premier plan. Dante et Virgile unis dans les affres infernales représentent les artistes désemparés et impuissants, tourmentés par le « Mal du Siècle ». L’art est la seule échappatoire possible.                   

1Dante Alighieri (1265 – 1321) est "l'auteur" et le personnage principal  de La [Divine] Comédie,  ouvrage à portée didactique qui vise la conversion intellectuelle, morale et spirituelle de l’humanité.Le texte rapporte un voyage initiatique, dont le personnage à transformer vit un voyage mouvementé fait de descentes et de montées, du gouffre de l'Enfer, par le mont du Purgatoire,  vers l'image inversée de l'enfer qu'est  le Paradis où l'espace, le temps et l'individu se dissolvent dans la contemplation divine. En cours de route, "Dante" va rencontrer de très nombreux personnages qui vont l'aider dans sa quête, non seulement des personnages mythologiques, historiques mais aussi contemporains de son époque.

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La poétesse va, elle aussi, dans sa traversée de l'oeuvre de Dante, rencontrer des "figures" en compagnie desquelles elle propose à ses lecteurs d'affronter (comme elle) les "ennuis de la vie". On peut, a minima, reconnaître dans le poème, outre des noms de la Divine Comédie, les "personnages" suivants, cités, nommés ou imités : Lucrèce  et son "Suave mari magno..."  "Il est doux quand sur la vaste mer..."; le Casella, doux ami, du deuxième Chant du Purgatoire de Dante; et Lamartine, "Le doux Poète, écho d[u] chaos maudit", dont le vers « Rien n’est vrai, rien n’est faux ; », résonne comme un désespérant constat ou encore Sordello un célèbre troubadour italien du 13e siècle. 

Remarquons qu'ils ont tous en commun la douceur...

Douceur du partage de l'espace virtuel d'une société des esprits, une "République des Lettres", qui "transcendant les frontières et les générations" réunit les lettrés européens autour de valeurs humanistes partagées dans une langue commune qui à la Renaissance était le latin. Amable qui manie la langue française avec élégance et efficacité connaît l'italien, l'anglais et l'allemand, qu'elle lit dans le texte et traduit.

En chroniqueuse cultivée, et réactive, elle mêle les thèmes historiques (petite et grande histoire "d'hier et d'aujourd'hui"),  bibliques et littéraires.

Amable est assurément contemporaine de notre époque, puisqu'elle connaît non pas le latin, mais l'italien, l'anglais et l'allemand, des langues "vivantes" (par opposition aux langues dites "mortes" que sont le latin et le grec ancien, qui permettent - sait-on jamais ?- de côtoyer les fantômes...). Elle ne connaît les auteurs gréco-latins qu'en traduction. 

                                                                         Un petit détail en passant

On retrouve dans le poème l'expression de "Siècle-Midas", utilisée par l'instance poétique pour désigner le XIXe siècle, qui sera reprise par Sainte Beuve et bien d'autres à sa suite, dans le commentaire du premier texte de Poésies Nouvelles, intitulé "Peau d'Âne". 

Voici un large extrait du texte dont le commentaire fera, dans les prochaines semaines, l'objet d'un autre article. 

             En exergue, une citation de DantePoeta sovrano !  (Poète souverain !)

Quand on peut échapper aux ennuis de la vie,
Au souci du présent, au soin de l’avenir ;
De poétiques cieux quand notre âme ravie
N’est point trop brusquement contrainte à revenir ;


Du haut de nos faubourgs quand l’émeute accourue
De ses cris menaçants ne trouble point la rue ;
Quand seule, on peut, le soir, goûter près du foyer
Ce pouvoir que le ciel nous donna d’oublier,


Il est doux de laisser vers les choses passées
S’envoler librement nos errantes pensées,
D’épier, dans ces chants des âges entendus,
Les grands secrets de l’art pour notre âge perdus,


Et d’explorer long temps quelque plage choisie,
Que baigne à larges flots l’antique poésie !
Heureux, surtout, heureux qui peut fouler ces bords
Où de l’Alighieri résonnent les accords !


Là fleurissent ces fils de la reine du monde,
Que douce avec amour la nature féconde,
Ces fruits prodigieux du monde intelligent,
Que ne voit point mûrir notre ciel indigent ;


Là, tous les arts, ailleurs solitaire conquête,
Unissent leurs festons sur une seule tête,
Comme l’arbre soumis aux puissantes chaleurs
Donne à la fois ses fruits, son feuillage et ses fleurs.


Pour gravir après toi la montagne sacrée,
Dante, il faut imiter ta marche mesurée,
Et ne lever le pied, pour faire un nouveau pas,
Qu’après avoir d’abord affermi le plus bas :


Sur les degrés polis de cette route sainte,
Un oiseau merveilleux a laissé son empreinte ;
À chaque son divin ; par l’esprit entendu,
Comme un sonore écho le vers a répondu.


Quel art nous apprendrait sa musique profonde ?
C’est l’herbe qui frémit, c’est l’ouragan qui gronde ;
C’est l’aigle, au vol altier, dont l’aile bat les airs ;
La chute du torrent, ou la plainte des mers ;


Ou plutôt c’est ainsi, sous la joie on la peine,
Que vibre ce divin instrument : l’âme humaine !
C’est le chant d’une mère à son fils endormi ;
C’est le cri d’un ami qui revoit son ami ;

C’est l’accent enflammé d’une ardente prière ;
C’est le soupir amer qu’étouffe une âme fière,
Quand, du poids de l’exil contrainte à se charger,
Son pied monte, ou descend l’escalier étranger(...)

Mais pour chanter ainsi, c’est ainsi qu’il faut croire
En son Dieu, son parti, son génie ou sa gloire !

(…)Ne marchez pas sur l’onde, hommes de peu de foi !
Est-il un d’entre vous qui ne doute de soi ?
Qui, parmi ces grands noms que l’univers admire,
Ose inscrire le sien, sans peur, ou sans sourire ?

Qui se lie à sa haine, et d’une main de fer
Pèse ses ennemis et les plonge en Enfer ?
Ou qui se sente au cœur une amour assez pure
Pour l’élever aux cieux sur toute créature ?

Non : en se confondant, tout se corrompt ; le miel
Ne produit rien de bon à se mêler au fiel ;
Et, de mille couleurs, en un seul ton fondues,
L’œil ne reconnaît plus les nuances perdues.

« Rien n’est vrai, rien n’est faux ; » voilà ce que nous dit
Le doux Poète, écho de ce chaos maudit,
Gouffre où toute espérance à sa source est flétrie,
Où toute foi qui naît, sèche à peine fleurie,

Siècle-Midas qui, pauvre au sein de son trésor,
Ne peut plus rien toucher qui ne se change en or.
Laissez, laissez-moi fuir vers la terre bénie,
Monde que de son souffle a créé le génie :

C’est là que je veux vivre ! Ô Dante ! à tes accords,
En dégoût des vivants j’irai trouver les morts.
Je veux suivre tes pas de supplice en supplice ;
Voir, d’un coupable amour, le livre doux complice,

Des mains de Francesca glisser avant la fin ;
Je veux plonger de l’œil dans la Tour de la Faim,
Laissant au lit de feu, qui punit son blasphème,
L’altier Farinata défier l’Enfer même ;

Puis, hors du gouffre, où gît l’esprit fallacieux,
M’esjouir à revoir les étoiles des cieux.
Sans me décourager, je veux du Purgatoire
Remonter après toi la route expiatoire ;

Mariaient leur douceur aux douceurs de tes vers,

Et chanter avec lui, d’une voix lente et pure :
« Amour, qui doucement dans mon esprit murmure ; »

Puis, lorsque Sordello, dont les vers mécontents
Flagellaient sans pitié les princes de son temps,
Embrasse ton Virgile au nom de sa Mantoue,
Joignant le cœur au cœur, et la joue à la joue (...)

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